Inde farouche

  • Partie 1 – Introduction

    26/02 J’avais oublié. Je pensais me souvenir, mais c’était faux. L’image n’était pas correcte. Je m’en suis rendu compte au moment même de franchir les portes de l’aéroport, à Bombay. Cela m’a frappé de la même façon qu’il y a quatre ans, sur le même parvis du même aéroport – au moins, je me souvenais de la force de l’impact, à défaut de sa teneur. J’avais oublié et ce, malgré tous les éléments en mémoire : la végétation tropicale au milieu des immeubles fatigués, l’activité incessante des tuk-tuks sur la route, les humains, les vaches, les chiens. Le tableau semblait harmonieux, la composition fidèle, mais il manquait je ne sais…

  • Partie 2

    27/02 C’est aujourd’hui seulement que je prends conscience de l’allure spectrale de ma journée d’hier, la première de ce voyage. Heure après heure, un environnement changeant et foisonnant s’est imposé à moi, comme un tissu d’impressions superposées sur la trame d’un rêve nébuleux. À moins que ce ne soit mon propre corps qui ait perdu en consistance, flottant à travers l’espace et le temps, comme perdu dans une bulle de brume. L’un ou l’autre – cela revient au même en termes de ressenti sur l’échelle de la météo de l’âme. C’est que, tout de suite en sortant de l’aéroport, je me suis retrouvé immergé sur, par et dans cet autre…

  • Partie 3

    01/03 Avant-hier, dans l’après-midi, j’ai quitté Bombay en prenant le train express (50km/h en moyenne) en direction de Surat, au nord. Dès le départ, j’avais dans l’idée de m’éloigner au plus vite de la grande ville afin de découvrir des contrées plus paisibles. Il n’empêche, j’aime à croire que j’aurais pu m’attacher rapidement aux pâtés de maison autour de mon dortoir : depuis les grands arbres offrant leur ombre au pied des immeubles coloniaux, jusqu’aux stands de chaï qui font l’angle, en passant par la rue du bazar toujours animée… Par moments, je goûtais même à la paix et à la détente dans cet environnement sans répit. Comme assis à…

  • Partie 4

    04/03 Il règne sur Palitana une chaleur qui confine à l’orage, en cette fin d’après-midi. Depuis des jours, un soleil écrasant triomphait sans partage au-dessus des plaines arides. Mais voilà que de sombres nuages ont pris d’assaut le ciel, sans prévenir. Ça gronde dans l’air. Un vent terrible s’est levé, soulevant des tourbillons de poussière, de feuilles mortes et de morceaux de plastique.  Les vendeurs tendent en vitesse les bâches aux armatures de leurs stands, de vieilles femmes courent après les foins qui s’échappent de leurs brouettes, les branches des grands banians s’affolent. Même les vaches, d’habitude si placides, se regroupent en vitesse pour faire front. Un éclair traverse le…

  • Partie 5

    04/03 (bis) Ok, finalement je vais parler des temples. J’ai quitté Palitana dans la soirée et je passe la nuit dans le « sleeper bus » en direction du nord. Pourtant je ne dors pas du tout, ballotté ainsi sans voir la route. L’orage a continué à gronder, mais pas une goutte n’est venue rafraîchir l’air. Alors quitte à veiller, allons-y pour les temples. Cette histoire commence justement par une absence de sommeil. C’était… C’était ce matin, en fait – la journée fut si longue que ça me semble déjà lointain : je me suis levé à quatre heures, convaincu la veille au soir par des fidèles exaltés de participer moi aussi…

  • Partie 6

    07/03 La dernière fois que j’ai ouvert ce journal, je quittais Palitana par le bus de nuit. Tandis que l’on avoisinait là-bas les quarante degrés en milieu de journée, j’avais dans l’idée de me mettre au frais plus au nord, du côté de l’unique station de montagne du Rajasthan : Mount Abû et son lac d’altitude, culminant à mille deux cents modestes mètres au dessus du niveau de la mer.  Le patronyme de la ville porte encore la trace de l’occupation coloniale : les administrateurs anglais y trouvaient un refuge confortable face aux chaleurs d’été sévissant dans les plaines arides alentour. Par ailleurs, il s’agissait encore une fois d’un haut-lieu…

  • Partie 7

    08/03 Hier, j’ai ouvert le journal en souhaitant raconter l’imprévu survenu dans mon voyage, pour mieux digresser sur les rapports à l’imprévu en général. Mais en fait, la longue introduction autour de mon étape nocturne à Ahmedabad est devenue elle-même une digression d’ampleur ! Désolé pour cet imprévu.  Alors voilà. Dans la matinée, je m’étais confortablement installé dans le train pour Mount Abu. Mais en fait je ne suis jamais descendu à la station, laissant les rames me porter une centaine de kilomètres plus loin. Dans le wagon, je venais de faire la connaissance d’Hari, un rajasthani de mon âge, qui m’avait convaincu de le suivre dans son village natal…

  • Partie 8

    12/03 Pas grand chose à raconter sur Pushkar.  Si je suis remonté jusque-là, c’est principalement pour retrouver Robin d’un côté, Anne et Brice de l’autre. Et, avec un peu de chance, quelques autres amis encore. Car il est vrai que tout le monde se donne rendez-vous à Pushkar. Et quand je dis « tout le monde » je ne parle pas seulement des nombreux hindous attirés par les célébrations religieuses. Je pense aussi et surtout aux touristes, majoritairement français et israéliens, à tendance hippie – même si ce terme fourre-tout mériterait un découpage sociologique plus fin, bien que présentement hors de portée. Toutefois, cela ne m’empêchera pas de me vautrer, plus loin…

  • Partie 9

    17/03 Après quelques zigzags, je visais au cœur : l’État du Madhya Pradesh, littéralement « la province centrale ». Je voulais découvrir ce qui se cachait sous l’épaisseur des caractères d’imprimerie, à l’endroit précis où les lettres I-N-D-I-A recouvrent le fond de carte. On m’y promettait l’Inde des Indiens, le noyau dur, l’Inde millénaire. Sa force d’attraction gravitationnelle s’exerçait jusqu’en France, où avait résonné l’invitation au voyage.  Je rejoignais désormais le trou noir. L’œil du cyclone. Le nombril des dieux. Me vient à l’esprit cette image de Brahma, créateur de l’univers, surgissant d’une fleur de lotus apparue dans le nombril de Vishnu endormi. S’il arrive aux dieux de se regarder le nombril,…

  • Partie 10

    26/03 Je ne comprends pas à quoi sert la date en introduction de chaque nouvelle note. Quelqu’un y prête vraiment attention ? Même moi je ne sais pas à quoi ces numéros correspondent. Parfois j’y inscris le jour où je commence à rédiger. D’autres fois, c’est celui où je termine d’écrire. Il m’arrive même de mentir pour synchroniser le récit avec le présent de la narration. Mais voilà : aujourd’hui, ça fait un mois tout pile que ce voyage a débuté ! C’est vrai, je le jure. Je me suis acclimaté, je crois. En tout cas, je n’ai plus la sensation d’incarner le touriste fraîchement débarqué. Ça y est, je…

  • Partie 11

    26/03 (bis) Le lendemain, je me réveillais peu avant midi, accablé par la chaleur. Les tambours avaient chanté jusqu’au petit matin. Cependant, j’avais le cœur léger. Mon haleine allait mieux. Dehors, la marée humaine commençait déjà à refluer. On croisait des familles chargées de bagages, qui repartaient en direction de la station de bus.  C’est aussi ce jour-là que débarqua chez Manu un couple de voyageurs : Naseem et Alessio, elle iranienne, lui italien. Les jours suivants, nous irions explorer ensemble les coins de la ville qui avaient retrouvé un calme relatif, mais apprécié. La culture du chillum semblait bien répandue sur l’île. Dès le premier jour, je m’y étais…

  • Partie 12

    30/03 J’ai posé mon sac ce matin à Pachmarhi et il se passe quelque chose d’étonnant : un festival commence ce soir ! On célèbre l’anniversaire de Rama, la septième et très populaire incarnation de Vishnou. Le prince d’Ayodhya en personne. Le héros de la Ramayana, une des épopées mythologiques de l’hindouisme. Dans le poème, il libère son épouse Sita enlevée par le démon Ravana. Cette histoire vieille de plusieurs millénaires fait donc de Rama un des tous premiers princes charmants. De quoi rendre hommage à la légende qui a su inspirer tant de filles crédules et de garçons crâneurs… Dans chaque coin de rue du village, on s’agglutine derrière…

  • Partie 13

    07/04 La Terre appartient aux fils de l’homme, nous disent les psaumes. « D’accord, mais lesquels ? » répondent lesdits fils. Sans parler de bâtiments, se pose déjà la question du partage au sol. À chacun selon ses besoins ? Et quoi alors pour les enfants aux ambitions sans limites ? Qui saura borner avec justesse « ce qu’il faut de terre à l’homme », comme disait Léon ?  En 1858, les Anglais avaient tranché. Ici, ce serait l’Empire des Indes. A Pachmarhi, quelques mois plus tôt, le capitaine James Forsyth avait positionné ses troupes en garnison sur le plateau montagneux. Il s’agissait déjà de mater les rébellions indiennes, peu convaincues par l’argument britannique.…

  • Partie 14

    12/04 « C’est dans l’obscurité que la flamme révèle sa lumière ». Qui verse dans de telles niaiseries ? Il était bientôt minuit dans la métropole de Jabalpur et je ne distinguais l’éclat d’aucun feu de camp. Pachmarhi n’était déjà plus qu’un souvenir. Depuis les hauteurs des toits, seuls les néons des enseignes publicitaires irradiaient les murs de leurs hâves halos. Je ravalais ma salive. Mon regard dégringolait jusqu’au pied des façades effilées, percutant les phares fiévreux du trafic frénétique. Je cherchais une chambre où fermer les yeux.  J’avais quitté mon coin de jungle perché à l’heure du goûter. Au même instant, dans un jardin que personne ne visitait, s’ouvraient les pétales…

  • Partie 15

    16/04 Ma première vision en arrivant à Amarkantak fut celle de trois vieux se promenant le zgeg à l’air sur les routes, au milieu d’un cortège de croix gammées. Au même instant, dans la tiédeur de l’après-midi, de lourdes gouttes chargées de poussière se décidaient enfin à crever leur cocon de nuage. Elles venaient s’écraser contre ma vitre, floutant le tableau. L’univers, pudique, jouait les censeurs.  Le bus marquait l’arrêt pour laisser passer la procession. Les trois pépés à poil étaient suivis par une foule de fidèles, hommes, femmes et petits enfants progressant à hauteur de roubignolles. Tous marchaient fièrement, arborant de nombreux drapeaux jaïns.  Ces moines « vêtus d’espace » avaient…

  • Partie 16

    21/04  Nous promenions dans les forêts de sals, bercés par le chant des oiseaux et le flux de paroles de Vedansh. Mon ami me demandait si les filles en France étaient jolies. Je lui conseillais d’y venir enseigner le yoga, il pourrait ainsi constater par lui-même. « Je ne sais pas, j’ai peur qu’elles soient trop bavardes ». Je restais séché sur place comme chapati au soleil. Les jours défilaient paisiblement à Amarkantak. Je n’avais pas prolongé mon séjour à l’ashram pour en faire plus – plus d’attractions, plus d’explorations, plus de panoramas. Au contraire, l’idée était d’en faire moins. Précisément, il s’agissait de dé-faire. Défaire l’idée qu’il y avait quelqu’un occupé…

  • Partie 17

    26/04 L’air était chargé dans la hutte du baba. Assis au centre, le vieux yogi s’apprêtait à rallumer le chillum, à l’aide de quelques braises tirées du foyer. Il prenait soin d’abord d’enrouler ses dreadlocks au sommet de son crâne, en écartant d’une main sa fine barbe grise. Autour, personne ne disait mot. Chacun observait les gestes minutieux du maître de maison. Qu’est-ce que je foutais ici ? Il n’était même pas onze heure du matin et j’avais déjà la tête qui tournait grave. C’est Yadav qui m’avait attiré dans ce traquenard. L’ami était placé à la droite du baba. A quatre-vingt cinq ans, il avait l’honneur de recevoir le…

  • Partie 18

    27/04 Retour sur terre. J’avais finalement quitté mon nuage perché sur les hauteurs d’Amarkantak. La redescente s’était faite en douceur. Je constatais avec soulagement que je ne souffrais d’aucune fièvre mystique, après mes envolées lyriques au royaume des dieux. Ici-bas en revanche, c’était le monde lui-même qui semblait avoir sombré dans la folie. Un monde fou de photos. Devant les temples millénaires de Khajuraho, une foule indisciplinée défilait pour prendre en masse des selfies par dizaines. Des camés de caméras faisant la queue devant leur point de deal en réalité augmentée. C’en était maladif. Je repensais à l’argument sanitaire de Mathieu, pour refuser les tirages de portraits : « J’ai interdiction…

  • Partie 19

    05/05  A quelle heure était le prochain bus pour Chitrakoot ? À la gare routière, je questionnais le vendeur de chaï – lui qui regardait les autocars défiler toute la journée. Il était formel : mon bus passerait vers treize heures. C’était faux, il n’y avait pas de ligne directe, il était nécessaire de faire un détour par Ajaigarh, m’expliquait… le chauffeur du bus pour Ajaigarh. Je trouvais alors un officiel dans les bureaux : il n’y avait qu’un seul bus quotidien pour ma destination, et celui-ci passait vers dix-sept heures.  S’en suivirent encore quelques hésitations avant que je ne m’installe finalement sur un siège libre dans le car pour…

  • Partie 20

    07/05 Bénarès, Varanasi, Kashi. La ville sainte méritait bien plusieurs titres, comme autant de parures pour traverser les siècles. Au milieu des méandres du Gange, elle trônait là, solitaire, suspendue sur sa rive gauche. Depuis des temps immémoriaux, des générations indistinctes d’hommes et de femmes s’y succédaient sans relâche, arpentant les étroites ruelles le jour, faisant flamboyer les lueurs aux fenêtres la nuit.  Au gré des invasions, les murs pouvaient bien tomber, la cité demeurait, toujours reconstruite. À ses pieds, des royaumes entiers s’élevaient avant de se résoudre à s’éteindre. Comme des vagues. Des religions y naissaient, des prophètes y prospéraient, puis leurs fidèles finissaient par s’éparpiller.  Les hindous y…

  • Partie 21

    20/05 On aurait dit plusieurs voix se dissimulant derrière une même note. Dans l’arrière-boutique, le grand-père faisait délicatement vibrer les cordes pincées du tanpura, un luth à long manche. Un seul vrombissement suffisait à donner vie à une toute une riche portée de sonorités. Chaque éclosion phonique délivrait quelque chose d’inédit, en même temps qu’elle demeurait intimement liée à ses grandes sœurs. Sous ses doigts, le musicien donnait corps au jivari, ce bourdon harmonieux à partir duquel se déploie toute la musique traditionnelle indienne. Son fils s’empara des tablas, de petits tambours fonctionnant par paire. La pièce regorgeait de nombreux instruments, dont certains étaient encore en cours de fabrication. Dans…

  • Partie 22 – Épilogue

    23/05 Comment terminer un journal de voyage ? Il n’y a pas de début, il ne peut pas y avoir de fin. C’est un morceau de vie : elle se déroulait avant, elle continuera après. Tu es entré dans ces pages sans que j’introduise qui, pourquoi, comment. De même, il faudra en sortir sans répondre de rien, comme on claque une porte. Tentons tout de même un bilan. A en croire les dates inscrites au début de chaque partie – tiens, elles trouvent enfin leur utilité – les premières semaines ont fait l’objet de prises de notes plus régulières, plus rapprochées, avant que la mise à l’écrit ne se détende…