Tintin et le trésor du grille-pain
Le suspense est à son comble. Dans le 17ème tome des aventures de Tintin, le reporter et ses amis se trouvent dans une fusée en route vers la Lune. A la 24ème planche, alors qu’un silence interminable succède à la phase d’alunissage du vaisseau, le professeur Tournesol reprend finalement contact avec la Terre pour confirmer le succès de l’opération. A la 6ème case, il annonce au monde l’heureuse nouvelle : « C’est Tintin qui a été désigné pour être le premier homme à fouler le sol de la lune » ! En quel honneur ? Le savant précise alors : « Honneur au plus jeune d’entre nous ».
Voilà en une phrase toute la promesse faite aux petits lecteurs de ces aventures : le monde de demain, quoi qu’il arrive, nous appartient (nous, les enfants). Les adultes préparent le terrain. Ils veillent au grain. C’est le message qui vient nourrir mon inconscient étant môme. Je relis l’album encore et encore, celui-là et les autres. Je regarde aussi la version animée chez ma grand-mère, en zappant sur France 3 à l’heure des Minikeums. A 15 minutes et 20 secondes de l’épisode correspondant, le professeur réitère son engagement : Tintin sera bien le premier homme à marcher sur la Lune. Ce bon Tournesol est accompagné à l’écran par le scientifique Wolff, qui acquiesce. Les deux hommes, l’un et l’autre arborant un crâne dégarni, ont mis en commun toute leur science, toute leur sagesse et toute leur ingéniosité au service de la mission et de la postérité. Sans ménager leurs efforts, les générations antérieures ouvrent la voie, du mieux qu’elles le peuvent. Elles indiquent un chemin, sûres d’elles-mêmes. Et lors du relai de bâton, elles cèdent naturellement leur place. La jeunesse peut y déployer ses propres pas… Et quel grand pas pour l’humanité !
Je grandis ainsi avec l’assurance que les adultes sont des gens sérieux, conscients de leurs actes et de leurs conséquences. Dignes de confiance, les voilà qu’ils s’apprêtent à nous livrer, à moi et mes camarades de récréation, les rênes d’un avenir radieux lancé sur les rails du progrès. Bien entendu, rien ne s’est avéré moins vrai. Les adultes se sont révélés de simples enfants qui ont grandi. Dans leur barboteuse trois-pièces, les voilà qui galèrent toujours à faire un pas devant l’autre. Ils se blessent et ils font mal aux autres. Les interdépendances subtiles de notre environnement socio-écologique leur échappent avec autant d’indifférence que le vaste monde qui s’étend au-delà de leur parc à barreaux. Parfois, ils font même encore des caprices, en espérant que quelqu’un quelque part vienne leur apporter leur tétine.
Sinon quoi, jamais la génération de nos parents n’aurait béatement embrassé le crédo du libre-échange et de la croissance illimitée, promis par Papa Reagan et Maman Thatcher. Jamais ils n’auraient salopé le climat pour un bifteck et des vacances au Club Med. Aujourd’hui ils ne voteraient pas non plus pour la retraite à 65 ans. Pardonnez-leur. Maintenant que vous êtes des adultes, vous comprenez bien qu’en vérité, nous restons tous des enfants. Même s’il faut, alors, désavouer les mots du professeur…
Ce n’est pas la seule image que Tintin a contribué à façonner dans la plasticité de nos cerveaux juvéniles. Au fil des aventures, une succession de représentations du monde transparaissent en filigrane de la ligne claire de l’auteur – elles ne sont pas toutes belles à voir. Songeons bien sûr à la férocité coloniale de Tintin au Congo, album dans lequel Milou et les animaux de la savane s’expriment dans un français tout à fait correct, contrairement aux Noirs croisés en chemin. OK, faire exploser un rhinocéros à la dynamite n’est pas non plus ce que le belge à houppette a fait de plus malin… Mais le pire a côtoyé le meilleur, comme les valeurs d’amitié et d’acceptation de la différence qui animent Tintin au Tibet. Là, le héros se débat dans le désert blanc de l’Himalaya avec la noble ambition de porter secours à son ami Tchang. Et le Yéti, loin d’être monstrueux, souffre d’abord de la solitude consécutive au rejet des humains.
Entre le Congo et le Tibet, il y a 30 ans. Hergé a, semble-t-il, toujours su épouser l’air du temps. Depuis le paternalisme chrétien des années 1930 au sein duquel il émerge, jusqu’au mysticisme des années 1960 par lequel il se laisse parfois toucher, le dessinateur se tient à chaque fois du côté du manche. Cette capacité à s’adapter à son époque lui permet même de publier pendant l’occupation nazi. Les éditions d’alors laissent carrément apparaitre des méchants aux nez crochus et aux noms à consonnance juive – passons. Le monde change, Hergé change avec lui. Mais si les décennies se succèdent et les thèmes évoluent, une chose ne change pas : Tintin demeure éternellement jeune.
La célébration de la jeunesse dans les aventures de Tintin n’a pas seulement suscité la grande promesse déçue de la responsabilité des adultes. Son exaltation suppose aussi un corollaire : celui de l’illusion d’une frontière évidente et élégante entre les âges de la vie. La jeunesse, ce serait le moment des grandes aventures et de toutes les audaces. Puis, une fois toutes ces choses bien vécues, on poserait ses bagages à Moulinsart où l’on n’y vivrait plus que de fades épisodes comme celui des Bijoux de la Castafiore. Jeunesse//Age adulte. Les cases de l’existence semblent ici bénéficier d’un découpage aussi net que celui des planches de la bande dessinée.
C’est cette impression que me laisse l’imprimé, à l’âge où j’en dévore les pages. Je ne peux qu’imaginer une barrière qui m’attend loin, très loin dans le futur. Un jour, je la franchirai et je refermerai délicatement le loquet derrière moi, comme semblent l’avoir fait avec tant de facilité mes parents, mes oncles et tantes – qui ressemblent aux personnages dessinés sur les pages de garde. Certes, peut-être était-ce vraiment plus facile à leur époque. On se marie, on fait des enfants rapidement : quelque part, la barrière se matérialise quand il faut changer les couches et payer les factures.
Pourtant, je crois bien qu’eux aussi ont vu le temps filer. Tout comme nous, ils ont senti leur jeunesse glisser de plus en plus vite, comme un une étoffe entre leurs doigts. Eux avant nous, ils ont lu Tintin. Puis ils nous ont confié leurs albums. Dans l’entre-deux, ne se sont-ils pas aussi laissé surprendre ? Toujours le temps échappe à notre vigilance. Il se faufile par là où on ne regarde pas. En décalage, on se retourne sur ce qui a été, mais qui n’est déjà plu. J’ai 8 ans et je ris devant Milou en combinaison d’astronaute, puis je ne sais pas ce qui se passe et soudain je dois déclarer mes cotisations à la boite vocale automatique de ma mutuelle santé.
Aujourd’hui j’ai la barbe du capitaine Haddock et j’ai déjà les tempes en retrait du général Alcazar, mais j’en suis finalement convaincu : les adultes ne sont que des grands enfants, le temps file à la vitesse d’une fusée vers la Lune, puis on n’a plus l’âge pour recevoir des fessées comme pour attendre que le Père Noël vienne nous sauver. Reste que, pour toute la vie, quand retentissent les premières notes du générique de Tintin, resurgit aussi l’odeur des tartines dans le grille-pain chez ma grand-mère. Et là, pendant une demi-seconde, non pas que je remonte le temps vers l’enfance… C’est plutôt le temps de l’enfance qui court à toute allure jusqu’à moi ! Dans le présent de ce parfum. Le parfum de l’éternelle jeunesse.
