Partie 19
05/05
A quelle heure était le prochain bus pour Chitrakoot ? À la gare routière, je questionnais le vendeur de chaï – lui qui regardait les autocars défiler toute la journée. Il était formel : mon bus passerait vers treize heures. C’était faux, il n’y avait pas de ligne directe, il était nécessaire de faire un détour par Ajaigarh, m’expliquait… le chauffeur du bus pour Ajaigarh. Je trouvais alors un officiel dans les bureaux : il n’y avait qu’un seul bus quotidien pour ma destination, et celui-ci passait vers dix-sept heures.
S’en suivirent encore quelques hésitations avant que je ne m’installe finalement sur un siège libre dans le car pour Chitrakoot. Quand le moteur démarrait dans un fracas métallique, il n’était même pas midi.
A croire que l’énoncé « Je ne sais pas » n’avait pas d’équivalent en hindi.
J’avais quitté Khajuraho en milieu de matinée et, après cette pause méridienne à Panna, je retrouvais les douces secousses offertes par un tas de ferraille emporté sur des routes cabossées. On montait lentement les routes en lacets jusqu’à un modeste col, avant de redescendre à toute allure de l’autre côté. La main sur le klaxon, plutôt que le pied sur le frein.
Encore quelques soubresauts et j’atteignais Chitrakoot, juste à temps pour le coucher de soleil. J’avais l’impression d’avoir traversé tout le pays : j’avais parcouru en tout et pour tout cent cinquante kilomètres.
Je contemplais les teintes roses-orangées des murs de Chitrakoot se refléter dans les eaux vertes de la Mandakini. Depuis le pont qui enjambait les berges, je me félicitais d’avoir retrouvé les valeurs sûres de ce voyage. Un autre coin de rivière – un affluent du Gange, cette fois. Une autre petite ville sacrée – Chitrakoot avait abrité le légendaire roi Rama durant ses années d’exil.
Oui, le même Rama, volant à la rescousse de Sita son épouse. Rama, cet avatar majeur de Vishnou dont j’avais célébré l’anniversaire dans les rues de Pachmarhi. Cette fois j’arpentais les ghats portant son nom jusqu’à… une statue géante d’Hanuman, le dieu-singe ! Je questionnais les passants : était-ce une manie chez son ami de lui voler la vedette ?
Ah, qu’est-ce que je n’avais pas dit ! Il ne fallait pas s’amuser à critiquer Hanuman. Sa force et son courage étaient source d’inspiration pour l’humanité entière. D’ailleurs, on me soutenait que Barack Obama himself ne se séparait jamais d’une statuette à l’effigie de la divinité, qu’il conservait discrètement dans sa poche.
La propension des indiens à tout exagérer comme à se croire le centre du monde me faisait doucement marrer. Je tapais les mots-clés Hanuman et Obama dans un moteur de recherche : mince, l’histoire était vraie ! Comme l’était aussi celle vantant les mérites du premier chirurgien au monde : Sushrata, officiant déjà il y a 2 800 ans. Impressionnant. Ou encore celle de Shivkar Talpade, l’érudit qui avait fait voler un avion avant les frères Wright – non, ça par contre j’avais vérifié, on était plutôt sur une légende entretenue avec insistance par ici, jusque dans les films bollywoodiens.
Mais ils avaient raison, au-delà de toute leur vantardise. Les indiens étaient bel et bien au centre du monde. Sans même évoquer leur histoire, leur nombre faisait la différence. Il n’y avait qu’à observer un globe terrestre : si à la surface on dessinait un cercle comprenant l’Inde et un bout de l’Asie du sud-est, il y avait plus d’humains résidant dans les frontières de ce petit périmètre que dans toutes les autres régions du monde réunies.
Les pulsations qu’on éprouvait ici donnaient son tempo à l’humanité. La France n’apparaissait plus que comme une charmante nation privilégiée mais bucolique et, somme toute, périphérique. Je n’étais pas venu faire un voyage exotique : je regagnais le maelstrom bouillonnant qui jaillissait au milieu de la marmite.
Tout était plus vivant, plus intense, plus direct. Moins de distance, moins de tiédeur, moins de politesse. « C’est simple, on a la meilleure cuisine, la meilleure musique et la meilleure philosophie » m’expliquait sans détour Pushparaj, le gérant de l’auberge pour pèlerin dans laquelle je venais d’atterrir. Assis en tailleur sur son canapé, il ressemblait à un Bouddha. Un Bouddha chinois : crâne dégarni et ventre rebondi.
Il se démarquait cependant de son modèle au travers de longs poils s’élançant par touffes frisées depuis l’intérieur de ses oreilles. J’avais déjà remarqué ce phénomène chez plusieurs hommes avançant dans l’âge. Mais quand j’avais questionné cette mode, on m’avait invité à rester discret. Je continuais donc à écouter mon hôte silencieusement, même si mon regard passait d’une touffe à l’autre comme devant un match de tennis. « La culture indienne dans son ensemble est un cadeau que nous sommes disposés à partager généreusement avec le reste de l’humanité » concluait-il avec aplomb.
J’avais quitté les franges modérées pour plonger dans ce monde, concentré d’excès. Pourtant je retrouvais un petit goût de chez moi dans l’enfilade de ces fanfaronnades. « Pushparaj, tu as déjà voyagé en dehors de l’Inde ? – Non, jamais, pourquoi ? ». On aurait dit la poissonnière qui clame son amour pour la plus belle ville du monde, sans jamais s’être éloignée du Vieux-Port.
Mais comment ne pas être conquis, en promenant sur les quais dans la chaleur de la nuit ? En quittant la Narmada, je m’étais senti orphelin. Ici, sur cette fine bande de terre serpentant entre les façades des temples et les rives de l’eau calme, je retrouvais un foyer. La mélodie entêtante des prières, les décorations kitsch des barques éclairant la surface, la tranquillité des hommes, et celle des heures…
Un équipage m’invitait sur sa barque. Les moussaillons auraient pu patienter, vendre la croisière à une famille de vacanciers. Mais la jeune équipe préférait passer le temps en blaguant. Moi aussi, ça tombait bien. Qu’on était loin de Khajuraho… Avant de redescendre, je glissais quand même un billet dans la main de l’homme aux pagaies. On était le premier mai : ce n’était pas correct de ramer gratuitement pour la fête des travailleurs.
Aux abords de la rivière, Chitrakoot étendait ses ruelles le long d’une vaste plaine aride. Entre les masses de la terre et du ciel dépassaient quelques monts vêtus de jungle. Ces formations géologiques comptaient parmi les concrétions les plus anciennes de l’Inde.
Bien sûr, Rama et Sita avaient pris refuge sur l’un des sommets. Depuis, il était convenu d’effectuer un pèlerinage de quelques kilomètres, pieds nus, autour du renflement. Rien de très inhabituel jusqu’à ce que, sur le sentier, je rencontre un jeune indien supporter de l’Olympique de Marseille. Je lâchais tout pour lui sauter dans les bras. C’était à mon tour de demander un selfie.
Les bandes bleues et blanches du maillot phocéen planaient encore au-dessus de nos têtes, dans le ciel où s’étiraient quelques nuages, quand mon regard se porta sur l’horizon : une autre barre rocheuse consacrée à Hanuman, encore lui.
Je gagnais l’endroit en fin d’après-midi. Cette fois, les escaliers s’élançaient à la verticale, perpendiculaires à la ligne de crête. Parvenu au sommet, un dédale d’idoles à aduler. A chaque coin du labyrinthe, un moine insistant pour que tu déposes un petit billet au pied des statues. Sorte d’épreuve de Fort Boyard où il faut trouver la sortie avant que le porte-monnaie ne soit vide.
Le vrai trésor se trouvait un peu plus bas, en redescendant les marches. « Regarde, la source d’eau est juste derrière ce rocher » m’expliquait Swami, le crâne rasé et les yeux pétillants. Le gourou errant avait trouvé refuge ici depuis un mois. Avec l’accord des moines au sommet, il avait pris possession d’une petite cavité naturelle creusée dans la roche. A l’entrée, une porte en bois avait était installée. On ne pouvait même pas s’y tenir debout. « C’est pas le paradis ? » s’extasiait l’ami.
C’est vrai qu’on n’était pas mal, pensais-je les pieds dans le vide, en contemplant le coucher de soleil rouge, depuis les rebords de sa demeure.
De retour en ville, j’abordais taquin un vieil homme à lunettes et fine barbe blanche, vêtu d’une chemise traditionnelle : « Excusez-moi, êtes-vous le vrai Narendra Modi ? ». Il y en a d’autres que ça aurait flatté, mais je tombais sur un contempteur du premier ministre. Sans rancune, Rawat m’invitait à déguster une assiette de rabri, sorte de riz au lait concentré, délicieusement aromatisé à la cardamome.
Dans les prochains jours, Rawat deviendrait mon compagnon de banc, avide de discussions entre deux promenades. Il avait une théorie selon laquelle les indiens resteraient un peuple énigmatique aux yeux d’un observateur trop focalisé sur l’histoire des mouvements géopolitiques. Leur vérité était ailleurs.
À travers les siècles, le pays avait vu défiler de nombreux rois, maharajahs et autres envahisseurs, moghols ou britanniques, dans une succession de frontières toujours mouvantes. Dès lors, Rawat affirmait que les gens avaient pris l’habitude ici de vivre de leur côté, dans les marges de manœuvre limitées mais accessibles à leur niveau, sans grande considération pour les souverains du moment.
Sur un territoire où près de la moitié de la population active travaillait encore dans les champs, je repensais à ces paysans français qui, sous l’Ancien Régime, ne s’identifiaient finalement que très peu aux guerres menées ici et là en leur nom par leur roi. Il avait fallu attendre la première guerre mondiale pour que se développe un véritable sentiment nationaliste, à l’heure où l’on avait demandé à toute une génération d’aller mourir pour la France.
Aujourd’hui, le nationalisme indien recouvrait une forme inédite qui en devenait effrayante. Mais l’échelle qui demeurait pertinente pour saisir le cas indien se rétrécissait, selon mon interlocuteur, à un cercle bien plus resserré. Un cercle composé de relations restreintes et directes : la famille. Voilà qui structurait autrement la vie des indiens : les liens intergénérationnels entretenus à l’intérieur d’une même maison.
Rawat lui-même avait enchaîné de nombreux petits boulots dans sa vie, pour subvenir aux besoins de ses parents et de ses enfants. Aujourd’hui, à soixante-cinq ans, c’était désormais à ces derniers de l’aider pour compléter la maigre pension qu’il touchait de l’État.
C’est ainsi que Rawat coulait de jours paisibles à voyager d’un lieu de pèlerinage à un autre, sans se soucier des affaires du monde – bien qu’il soit toujours au fait de l’actualité internationale. Mais je devinais qu’il y avait autre chose qui l’animait : une attention régulière portée à apprécier ce qui est.
Rawat me disait puiser cette conscience des choses dans les leçons de la Bhagavad-Gita, ce poème plurimillénaire qui contenait les enseignements de Krishna (autre incarnation de Vishnou, ayant succédée à Rama – tu suis ?). Mais au-delà des traditions religieuses, j’admirais comme la culture indienne dans son ensemble sonnait comme un rappel diffus à mener une vie simple, dans le présent.
« Tout ce qui arrive dans l’intégralité de notre vie ne nous arrive jamais qu’au présent, là où réside notre sentiment d’exister. Le passé c’est de la mémoire, le futur, de l’imagination. La seule réalité qui nous reste, c’est maintenant » approuvais-je.
Rawat relançait : « Le problème, c’est quand on prend l’habitude de trouver de maigres plaisirs dans le ressassement des joies passées. On se perd. Et le pire, c’est que ça marche aussi avec nos peines anciennes : combien de fois on se les fait revivre en pensée ? Alors que joies et peines, même si on va les chercher dans la mémoire ou l’imagination, où est-ce qu’elles nous touchent ? Dans le présent ».
Forcément dans le présent, on n’était nulle part ailleurs, jamais. Et l’Inde s’était donnée la mission de s’en souvenir, pour nous tous. Tu vois Pushparaj, là on tombait d’accord : voilà un beau cadeau de sa culture envers le monde.
Rencontres improvisées, élucubrations farfelues et vertiges métaphysiques : les ingrédients du cocktail étaient de nouveau réunis, baignés dans une eau sans cesse renouvelée. En une semaine à Chitrakoot, j’avais l’impression d’avoir retrouvé ma place dans le courant. Ce n’était plus la Narmada mais la Mandakini qui offrait force et confiance dans la succession des jours.
Cet affluent allait plus loin se jeter dans la mère de tous les fleuves sacrés : le Gange. Ce matin, je me sentais enfin prêt à suivre son cours pour rencontrer la mère de toutes les villes saintes : Bénarès.


