Partie 17

26/04

L’air était chargé dans la hutte du baba. Assis au centre, le vieux yogi s’apprêtait à rallumer le chillum, à l’aide de quelques braises tirées du foyer. Il prenait soin d’abord d’enrouler ses dreadlocks au sommet de son crâne, en écartant d’une main sa fine barbe grise. Autour, personne ne disait mot. Chacun observait les gestes minutieux du maître de maison.

Qu’est-ce que je foutais ici ? Il n’était même pas onze heure du matin et j’avais déjà la tête qui tournait grave. C’est Yadav qui m’avait attiré dans ce traquenard. L’ami était placé à la droite du baba. A quatre-vingt cinq ans, il avait l’honneur de recevoir le chillum de ses mains. Je le regardais aspirer une énorme bouffée, avant que sa silhouette ne disparaisse derrière un nuage de fumée.

Je m’étais pourtant levé tôt pour l’accompagner en forêt, dans un coin que lui seul connaissait. Yadav avait insisté pour que nous partions aux aurores : avec l’âge, il supportait mal la chaleur des jours. Et puis il avait oublié, il ne s’était pas réveillé. Alors, comme le soleil cognait déjà fort sur Amarkantak, il m’avait plutôt proposé de longer la rivière, pour descendre jusqu’à chez l’ermite.

Oubliée la rando dans l’aube revigorante : je me retrouvais accroupi en cercle avec des mecs, épaule contre épaule dans la moiteur de la cabane du sadhou. Voilà plusieurs tours que nous respirions les vapeurs offertes par Bholenath – l’épithète que prenait Shiva, quand il s’adonnait à la ganja.

Le chillum passait religieusement de main en main, dans un silence du même acabit. Je n’avais jamais vu de pipe aussi grosse, on aurait dit une torche olympique. C’est qu’il en fallait en quantité, pour satisfaire toute notre escouade. Je comptais les têtes autour de moi : nous étions onze.

Je décidais de briser l’épaisse atmosphère pour tenter une blague : « Hé les gars, on est onze : on pourrait monter une équipe de cricket ! ». Je montrais le chillum : « Regardez, en plus on a déjà la batte ! ».

Bide total. Mon voisin de gauche m’assénait premier degré : « Nous ne sommes pas des joueurs de cricket, mais de fervents pratiquants ». Celui de droite m’enfonçait : « Et puis ici nous sommes douze, Dieu est avec nous ». Il pointait du doigt les maigres flammes qui enveloppaient le trident sacré en fer forgé.

Tout le monde acquiesçait d’un signe de tête ou d’un murmure de gorge. Je décidais de sortir un peu pour me mouiller le visage.

Ainsi donc je n’en avais pas fini avec Amarkantak. Ou plutôt était-ce Amarkantak qui n’en avait pas fini avec moi.

« On ne quitte pas si facilement cet endroit » m’expliquait Shivam le jour où je le rencontrais, dans une formule qui, si elle se voulait réconfortante, pouvait aussi bien sonner comme un avertissement. Lui-même ne cessait de revenir ici chaque année à cette saison, fuyant les chaleurs extrêmes du sud de l’Inde.

J’avais tout de suite cherché à engager la conversation avec cet homme entre deux âges au regard serein, à la fine barbe poivre et sel et aux cheveux mi-longs coiffés en arrière. Lui aussi avait ressenti le besoin de venir me parler à travers la rue, comme si nous nous connaissions. Sa voix dégageait quelque chose d’apaisant.

Shivam avait vécu pendant neuf ans comme un sadhou, mendiant sa nourriture et consacrant sa vie aux pratiques spirituelles. Pendant tout ce temps, il avait résidé dans une grotte, là-haut dans les contreforts de l’Himalaya. Puis il avait rencontré une anglaise, ils étaient tombés amoureux et avaient parcouru ensemble les routes du pays. Il semble qu’ils aient bourlingué comme ça pendant un bon nombre d’années.

Désormais seul, Shivam s’assurait quelques roupies en jouant à l’occasion le rôle d’accompagnateur pour des groupes de touristes indiens, leur faisant bénéficier de ses contacts ou de sa maîtrise des langues locales. Le reste de l’année, il retournait dans ses lieux favoris, voyageant d’ashram en ashram.

Nous parlions méditation, je lui évoquais mes joies et mes craintes récentes. Je dois dire que nos échanges étaient réconfortants. Au-delà du contenu de ses propos, c’est le rythme et le ton posé de son élocution qui suscitait en moi un effet sédatif.

« Il y a quelqu’un ou quelque chose qui, à travers nous, siège en spectateur immobile de nos expériences, c’est certain » affirmait-il. Pour autant, il n’y avait pas à redouter cette essence secrète des choses. Car en poussant plus loin le cheminement intérieur, chacun pouvait s’apercevoir, dans l’intimité de son expérience, qu’il n’y avait pas de dualité entre Atman (le soi individuel) et Brahman (la réalité ultime de l’univers).

Ainsi le processus de décontraction se poursuivait. Les états de calme intérieur et d’acceptation infinie que je développais assis en tailleur, je tentais de les entretenir à travers les autres moments de la journée. En marchant dans les rues. En blaguant avec le cuisinier qui préparait mon pique-nique. En faisant le douzième selfie de la journée – non, ça c’était au-dessus de mes forces.

En fait, je comprenais comment le moindre ressenti inconfortable qui survenait, s’il n’était pas éclairé à la lumière de la conscience, entraînait l’esprit ailleurs que dans le présent, hors du réel. La résistance à ce qui est, dans ce moment d’inattention, se cristallisait pour se fondre en soi. Un soi dès lors soumis à un peu plus de pesanteur. Un soi, avec un peu plus de corps.

Je me demandais en chaque occasion : quelles sensations me traversent en ce moment ? Qu’est-ce qui fait obstacle entre le présent et moi ? Et puis, quand je trouvais quelque chose : Qui est affecté ? Est-ce vraiment moi, ou n’est-ce qu’une pensée, une perception ?

Plus j’effeuillais le ressenti en profondeur, plus il m’apparaissait dans sa réalité : vide, changeant, éphémère. Le sentiment d’exister, lui, demeurait inaltéré. La détente, alors, s’en suivait naturellement.

Pour développer cette sensibilité, il fallait paradoxalement surtout ne rien agripper, ne rien essayer de changer. Juste observer en soi, en toute sincérité. C’était délicat, tant toute la vie on s’habituait à conduire l’activité du corps et de l’esprit.

Je me revoyais, il y a quelques années, allongé sur la table de massage. Au-dessus de moi, Titi développant ses talents d’ostéopathe, s’exerçant aux manipulations. « Relâche tes muscles, n’accompagne pas le mouvement », m’indiquait-elle en soulevant ma jambe. Meuf, j’apprends tout juste à me laisser respirer !

Dans la solitude de ma chambre, j’observais quelques fois encore la survenue de légers mouvements spontanés, notamment le balancement du corps autour d’un axe ascendant. J’apprenais à laisser vivre ces virevoltes sans leur accorder de l’importance.

Après tout, il en existait toute une gamme, de ces gestes que l’on réalisait sans faire intervenir l’intelligence : le long processus de digestion par exemple. Mais aussi cette extension intuitive, à la verticale sur la paroi d’escalade. Ou bien entendu, ces caresses qui se déployaient du bout des doigts, à l’horizontale d’un lit en partage.

J’en discutais encore avec Bhanu. Pour lui, l’énergie de la Kundalini, qui cherchait à remonter en serpentant vers le sommet du crâne, faisait face à de nombreux obstacles. Ces blocages trouvaient justement leur source dans les tensions que l’on portait en soi sans s’en rendre compte.

Tout le travail consistait à enfin prendre conscience de ces crispations. Il était nécessaire de les observer, de les accepter, si on voulait qu’elles puissent se dissiper. Je reconnaissais ces sensations d’entrave, le long de la colonne vertébrale. Mais même si l’on apprenait à se défaire de ces nœuds, d’autres étaient susceptibles de se créer à tout moment d’inattention ou d’émotion trop forte. C’était le travail d’une vie !

Bhanu me regardait en relevant bien haut les sourcils et en penchant la tête, dans une moue explicite que j’interprétais comme ça : « Bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ? Tu as dansé avec les dieux, c’était intense, mais fugitif. Maintenant, c’est au quotidien que tu dois développer ta présence. Ce sera moins sensationnel, mais les résultats n’en seront que plus durables ».

Très bien Bhanu, je veux bien te suivre. Mais coupe au moins le son des publicités, s’il-te-plaît !

Surtout que ces jours-ci, je n’avais même plus droit au spectacle des matchs de cricket, auquel je prenais goût. Tous les programmes étaient interrompus par de récurrents flash-infos. L’actualité tournait en boucle autour d’un double assassinat qui avait eu lieu en direct à la télévision indienne.

Les cibles : deux frères, tous deux gangsters et hommes politiques – un beau mélange des genres que l’on retrouve, décidément, sur tous les continents. Ils avaient été abattus dans la rue alors qu’ils étaient pourtant escortés par la police et les médias.

Les images revenaient sans cesse, accompagnées de ralentis au moment où les tueurs pressaient la gâchette. Une musique de film d’action venait sublimer le tout. L’info-spectacle à son paroxysme. Tout le monde à l’ashram était rivé sur son écran, à suivre les conséquences de l’affaire.

Car il faut dire que les frangins trucidés étaient musulmans et que leurs assassins – qui avaient déposé les armes juste après – avaient célébré leur geste en entonnant des sermons hindous. Rien de mieux pour raviver les tensions religieuses à l’intérieur du pays.

L’affaire avait aussi des relents politiques. Les meurtriers avaient pu agir sans se voir opposer de résistance, malgré l’importante présence policière. Dès lors les soupçons se portaient sur le dirigeant local, à qui bénéficiait ces disparitions.

Celui-ci était à la fois homme politique et moine yogi – autre mélange tout à fait succulent. Mafia contre mafia. Et puis il était membre du parti pour le suprémacisme hindou, le parti du premier ministre en fonction.

L’ombre de Modi revenait planer au-dessus de nous. A vrai dire, je n’avais pas eu le temps de l’oublier, tant l’action du gouvernement était louée dans toutes les bouches. Mais surtout, le développement du pays porté par le BJP, il s’étalait là, partout où j’allais. Le pays était en train de changer.

En promenant l’autre matin avec Yadav, j’avais vu toutes ces baraques défoncées, réduites à néant par des bulldozers. Hier encore, elles tenaient debout. C’était des échoppes illégales, construites en bord de Narmada, faisant maigrement vivre quelques familles. Elles ne payaient pas de taxes, elles avaient donc été rasées.

« C’est comme ça maintenant » m’expliquait Yadav. « Les gens reconstruiront leurs baraques un peu plus loin, et puis dans un an ou deux, les bulldozers reviendront ». Les taxes constituaient, en apparence, le cœur du système. Le gouvernement promettait qu’avec cet argent, il œuvrait au progrès.

De l’autre côté d’Amarkantak, en cabotant avec Tilo à la recherche des Adivasis, j’avais en effet constaté l’avancée des travaux, autour de la nouvelle route. Elle était peut-être construite à l’aide des mêmes bulldozers. Et cette fois, les portraits de Modi souriant, partout autour.

Ça semblait être le deal, à en croire les locaux : des taxes contre des routes et des écoles. Les commerces, mais aussi les particuliers, étaient invités à jouer le jeu : désormais, même les plus pauvres se devaient d’avoir un compte en banque, pour exister fiscalement.

« Le gouvernement cherche à tracer les transactions et à contrôler la population » m’expliquait Shivam. « Maintenant, tout le monde a des papiers d’identité. L’Inde se transforme rapidement. Il y a quelques décennies encore, beaucoup de personnes vivaient sans existence officielle ».

Il me racontait comment lui-même avait longtemps vécu ainsi en homme libre, sans le sou, trouvant toujours une assiette généreuse sur la table, ou une place dans un wagon-marchandise, au gré de ses errances à travers le sous-continent. Depuis, le pays avait fait son entrée dans le club des nations modernes.

« Aujourd’hui, ce n’est même plus possible de réserver une place dans le train sans carte d’identité. Et ça devient de plus en plus compliqué sans smartphone ou sans carte bancaire ». déplorait-il.

Pourtant, Shivam n’était pas nostalgique de cette époque : « J’y trouvais mon compte, mais je ne peux pas regretter ces années, encore trop proches, où des enfants mouraient de faim. Aujourd’hui même les plus pauvres trouvent de quoi se nourrir et la plupart des jeunes vont à l’école ».

C’est le destin des nouvelles générations qui, souvent, était évoqué par mes interlocuteurs, pour témoigner des évolutions récentes de l’Inde et du rôle du premier ministre dans ce progrès humain. Je comprenais mieux le crédit dont il jouissait, par-delà toutes ses exactions.

Pour autant, je répondais que partout, les groupes dominés ne devraient pas attendre la bienveillance de leurs dirigeants pour voir leur sort s’arranger. L’histoire le démontrait : l’amélioration des conditions de vie s’obtenait par la lutte sociale.

Aujourd’hui, le développement du pays entraînait certes des évolutions favorables, sur lesquelles surfait la côte de popularité du leader charismatique. Mais je les percevais comme des concessions collatérales à la mise au travail légiféré, à la consommation et à la surveillance de plus d’un milliard d’individus, sur un marché en pleine expansion.

L’économie du pays était florissante, affichant une richesse supérieure à celle de la France. Pourtant cet essor bénéficiait d’abord à une élite restreinte qui avait tout intérêt à ce qu’un parti comme le BJP, garant de l’ordre économique, demeure aux manettes.

L’Inde était riche, mais il n’y avait qu’à regarder tout autour : les Indiens restaient pauvres. Assurance-maladie, chômage, retraite : ils étaient si peu à pouvoir compter dessus. Les inégalités de richesse faisaient se côtoyer les bidonvilles avec les centres commerciaux ultramodernes accessibles en hélicoptère.

Si les dirigeants pouvaient un temps jouer le jeu du progrès social, c’est parce qu’ils avaient besoin d’une main d’œuvre en mesure de produire, se reproduire, pour ensuite dépenser le fruit de leur production. Mais ils resserreraient la vis dès que leur marge de croissance se réduirait : il n’y avait qu’à voir la situation en Europe.

Il y a bien longtemps que je m’étais défait de l’illusion d’un État cherchant à faire le bien de ses administrés.

J’arrête là, avant de te saouler comme je fatiguais mes amis indiens. Le pamphlet pouvait redevenir un journal de voyage. Mais la vérité, c’était que la plupart des jeunes gens ici aspiraient au mode de vie diffusé sur les écrans des smartphones. Et pour cela, ils choisissaient de renouveler leur confiance en l’équipe en place.

Seuls les plus anciens semblaient entretenir une nostalgie – toute relative – pour l’Inde de leur jeunesse. Même un modeste village comme Amarkantak avait connu trop de changements, à en croire Yadav, qui se remémorait l’époque enchantée des petites communautés isolées – avant les technologies de communication.

Le vieil homme avait également les yeux rieurs quand il repensait au temps des hippies. Yadav avait vécu vingt-cinq ans dans l’ashram où je passais mes nuits. « A l’époque, le gourou des lieux était un homme fantastique, d’une gentillesse incroyable. Il accueillait les pèlerins, les jeunes voyageurs occidentaux qui étaient plus nombreux qu’aujourd’hui, tout le monde. Sans jamais demander d’argent. Chacun donnait comme il pouvait ».

A ma surprise, Shivam aussi avait vécu plusieurs années à l’ashram, vers la fin de cette époque. « Tous les soirs, on faisait un feu au milieu de la cour, on s’installait en cercle, on fumait des chillums. Ça riait, c’était convivial. Et puis le vieux baba est mort. Avec le nouveau, ce n’est plus pareil ». L’un et l’autre avaient désormais leurs habitudes dans d’autres lieux de retraite.

Moi, j’étais bien content d’y être là maintenant, avec Vedansh, Chandu et tous les autres. Désormais, Bhanu me conviait tous les soirs à dîner avec lui. Dans sa chambre, on faisait mijoter légumes et chapatis sur le réchaud. J’avais plaisir à cuisiner, pour la première fois depuis le début de mon voyage. La nourriture était saine, à l’opposé des aliments gras que l’on trouvait généralement dans la rue et dans les restaurants.

C’est Vedansh qui avait vendu la mèche un soir, en mangeant : Bhanu avait fait le choix de renoncer à la parole, il y a plus de dix ans déjà. Pourtant quand j’interrogeais l’intéressé, sa décision paraissait plus complexe. Celui-ci restait évasif. Quelque chose semblait s’être joué bien avant, peut-être dès l’enfance. Je n’insistais pas.

De plus en plus souvent, il m’encourageait à, moi aussi, me passer de mots lorsque j’évoluais en sa présence. Il misait sur la connexion de nos âmes.

Il est vrai que dans le calme de ces derniers jours à Amarkantak, les mots semblaient grossiers, inadaptés à traduire l’éclat de la vie qui se déployait. Car si une distance était entretenue en méditation avec les agitations du binôme corps-esprit, elle ne débouchait pas sur une froide insensibilité. Au contraire, cette présence au monde se révélait pleine d’amour, pleine de tendresse.

Même dans les moments les plus tristes. Surtout dans les moments les plus tristes. Avant de finir, je dois d’abord conter l’histoire du petit chien, pour ne pas l’oublier.

Un drame a eu lieu. Un midi sous une chaleur infernale, je croisais la route d’un jeune chien mourant. Il appelait à l’aide, usant de glapissements répétés, entrecoupés par une respiration haletante qu’il n’arrivait pas à réfréner. Il était squelettique, incapable de se mouvoir, allongé là exposé en plein soleil. Les mouches lui collaient déjà aux yeux, c’était trop tard.

C’était trop tard, mais je ne pouvais pas le laisser là. J’étais dévasté, les gens passaient comme si de rien n’était. J’avais enjambé un homme sur les trottoirs, dans la nuit de Jabalpur. Mais ce petit chien, je ne pouvais pas le laisser là. Alors j’ai ramassé un linge qui trainait au sol et je l’ai pris dans mes bras, pour le déposer à l’ombre d’un arbre. C’est tout juste s’il pesait plus que le bout de tissu.

Mon geste attira l’attention d’un groupe d’enfants qui jouaient au cricket. Ils habitaient juste à côté avec leurs familles, dans des huttes en torchis. Ils m’aidèrent à lui apporter une gamelle d’eau et un peu de riz. C’est à peine si le chien pouvait bouger le museau, mais il lapait ce qu’il pouvait.

Tout son corps tremblait. Je restais assis à ses côtés, chassant les mouches et l’odeur de la mort. Je posais une main sur ses côtes. Il finit par se calmer. Je revenais quelques heures plus tard, le petit chien était toujours mourant, ses gamelles réapprovisionnées.

C’est long à venir, la mort. Pendant trois jours, je revenais à intervalles réguliers pour veiller sur la créature qui n’en finissait plus de mourir. Je me demandais si, en lui fournissant du secours, on ne faisait pas que prolonger son calvaire. En même temps, je n’avais pas non plus le courage d’abréger ses souffrances.

Par moments, je trouvais ça stupide de m’être investi dans cette assistance et d’y avoir entraîné les enfants. Surtout dans ce pays, dans ce monde, où des chiens qui meurent il y en avait toutes les secondes, et des humains avec eux tout autant. Et pour eux, on ne faisait rien. C’en était presque indécent.

Au matin du troisième jour, le petit chien était enfin mort, au pied de son arbre. Nous nous sommes réunis avec les enfants et on a fait, je ne sais pas, une prière. En tout cas, chacun a joint ses mains et a pensé à quelque chose, en silence. Le silence de quand les mots ne suffisent plus. Le silence de Bhanu. Moi, j’ai pensé qu’il était enfin libre de ses souffrances, le petit chien.

Et puis j’ai regardé autour de moi, et j’ai vu que les parents des enfants aussi étaient là. Durant ces jours, ils avaient pris leur tour auprès de l’animal, ajustant le niveau de ses gamelles. Plus souvent que moi, qui ne faisait que passer. Tout la petite place s’était soudain sentie concernée par son sort. C’était dans la mort qu’on reconnaissait enfin la dignité du vivant.

Par la suite, on se rencontrait au hasard des rues : on se reconnaissait, on se saluait. À chaque fois, c’est au petit chien que l’on pensait. C’est lui qui nous avait réunis. C’est son souvenir qui brillait quand nos yeux se croisaient. Jusque dans nos sourires désolés : pour une fois, il nous avait permis d’agir en harmonie. 

Le petit chien n’était pas mort tout seul. Mais surtout, il avait fait naître et grandir l’affection entre nous. 

Peut-être qu’il était là, le divin. Dans le lien entre les choses, davantage que dans les choses elles-mêmes.

Je prenais conscience du lien qui me rattachait à chaque personne rencontrée ici, à Amarkantak. A Bhanu, à Vedansh, à Shivam et tous les autres. Les histoires que l’on se racontait chacun sur soi-même se révélaient sans consistance. Mais les relations qui nous tenaient les uns aux autres étaient ce qu’il y avait de plus réel.

A ces pensées, je me laissais gagner par une paix qui semblait jaillir des tréfonds de l’être. C’est ainsi que je me remémore ces jours : une paix, qui fait naître la joie, qui enflamme le cœur.

Je remerciais l’enchaînement des évènements qui depuis le début de ce voyage semblait si bien me guider. Et puis je me décidais à partir. 

J’essayais encore de réserver un train, mais le désencombrement des voies après l’accident se prolongeait. J’aurais pu passer une vie à Amarkantak. C’est peut-être le ridicule de ces au-revoir répétés et inaboutis qui m’a aidé à sauter le pas. 

Il n’y a pas de bonne façon de partir. Un matin, à l’aube, je montais dans un bus qui quittait la ville.

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