Partie 15

16/04

Ma première vision en arrivant à Amarkantak fut celle de trois vieux se promenant le zgeg à l’air sur les routes, au milieu d’un cortège de croix gammées. Au même instant, dans la tiédeur de l’après-midi, de lourdes gouttes chargées de poussière se décidaient enfin à crever leur cocon de nuage. Elles venaient s’écraser contre ma vitre, floutant le tableau. L’univers, pudique, jouait les censeurs. 

Le bus marquait l’arrêt pour laisser passer la procession. Les trois pépés à poil étaient suivis par une foule de fidèles, hommes, femmes et petits enfants progressant à hauteur de roubignolles. Tous marchaient fièrement, arborant de nombreux drapeaux jaïns. 

Ces moines « vêtus d’espace » avaient fait le choix courageux de traverser la vie comme ils y étaient nés : sans posséder la moindre chose terrestre. Pas même un slip. De quoi terminer les mecs qui font des tutos youtube « Partir en trek avec un sac de moins de dix kilos, c’est possible ? ». Les randonneurs de l’extrême quittaient le village en fanfare et trompettes, si je puis dire. J’y entrais dans le silence semé dans le sillon de tant de faste.

Au fil des semaines, j’avais remonté la Narmada, de bus en train, de train en bus, saluant en dépassant les pèlerins pieds nus, bâton de marche en main. Toute cette route avalée vers l’est afin de remonter jusqu’ici, à Amarkantak. Là où le fleuve sacré jaillissait de sous terre. 

Je découvrais un village de taille modeste, perché sur un plateau montagneux. En marge de la route principale, de nombreuses échoppes de bois et de bâches s’amoncellaient jusqu’en bord de Narmada. De là, les ghats remontaient vers le bassin originel. Je posais les yeux sur un complexe de temples d’une blancheur éclatante, en hommage à la déesse faite rivière. Les pierres avaient les pieds dans l’eau, leurs fondations émergeant directement de la source. 

Ainsi j’étais au point de pivot de tous les pèlerins. J’arrivais au bout de mon élan le long du fleuve. Dans la même foulée, j’entrais dans la seconde moitié de mon temps en terre indienne : six semaines s’étaient écoulées depuis mon arrivée dans l’aube de Bombay, six autres semaines m’attendaient au devant. Par deux fois, j’étais au cœur du voyage. 

Je sais que j’ai déjà affirmé être au cœur, ailleurs dans ces pages. Mais c’est comme ça, l’Inde a du cœur à revendre, et elle en a plus encore que de divinités dans son panthéon. Elle est comme un poulpe gracieux et câlin qui enlacerait les humains de tous ses bras – que les dieux ont nombreux eux aussi. Et puis qu’est-ce que le cœur ? Tous les physiciens savent bien que l’observateur, où qu’il soit, est toujours au centre de l’univers.

Je déambulais sans axe de gravité dans les rues. Je ne cherchais pas tout de suite un hôtel. Certes, je ne voyageais pas aussi léger que les moines jaïns, mais j’avais l’avantage de ne transporter qu’un petit sac à dos. Ainsi je pouvais me permettre d’explorer sans attendre, misant sur le hasard des rencontres.

Au détour d’une baraque à chaï, je fus précisément interpellé par un homme de petite taille, vêtu d’un pagne blanc. Les années semblaient peser sur son dos busqué, mais Yadav, quatre-vingt cinq ans au compteur, demeurait incroyablement énergique. Il était toujours enthousiaste à l’idée de faire découvrir les alentours aux étrangers de passage. Plusieurs fois nous irions promener ensemble dans les jours à venir. C’est lui qui m’indiqua un ashram paisible en surplomb du village, dans lequel j’acceptais de m’installer.

Le bâtiment était presque centenaire, il avait vu se succéder plusieurs gourous dont les portraits ornaient les murs du temple mitoyen. Le maître spirituel du moment était absent de l’ermitage, mais je rencontrais Chandu, un cinquantenaire chargé de l’intendance matérielle. 

Chandu était précédé d’une bedaine avenante qui contrebalançait avec son regard strict. Son ventre rond racontait toutes les assiettes de riz et les chapatis passés, présents et futurs. Il me fit découvrir la petite cour intérieure autour de laquelle s’ouvraient les chambres, simples mais plaisantes. 

Dans un anglais limité, j’étais présenté aux autres résidents : quelques pèlerins de passage, des travailleurs discrets, des dames âgées retirées ici, pour mieux exercer leur dévotions envers les dieux. Les jeux de quelques adolescents résonnaient aussi dans la cour. Ils étaient envoyés par leur famille, pour aider aux tâches et aux prières quotidiennes. En retour, l’ashram participait au financement de leur éducation. 

Je n’eu pas le temps de rencontrer tout le monde que je fus pris soudain par des crampes intestinales. Il était l’heure d’affronter ma première diarrhée du voyage. Autant dire qu’au bout d’une journée, je connaissais mieux les contours des toilettes que ceux de ma propre chambre. Pendant ce temps, Amarkantak patientait là dehors. 

Une bonne plâtrée de riz et une nuit de sommeil plus tard, j’étais sur pied pour partir à la découverte des forêts, cascades et temples alentour. Au-delà du village lui-même, Amarkantak offrait à parcourir une zone boisée où l’on trouvait ci et là des ashrams plus ou moins habités et sophistiqués. Chaque gourou y enseignait ses méthodes, prétendument héritées de nobles lignées millénaires ininterrompues. Les terrasses surplombant les falaises s’ouvraient sur un panorama de jungle et de plaine s’étendant en contrebas. 

Amarkantak charmait son monde à la faveur de cette ambiance paisible, à l’ombre des arbres et à la fraîcheur des lieux de retraite. Chaque jour, je découvrais un nouvel itinéraire de promenade. Je me souviens m’être d’abord amusé de la statue de Shiva se tenant debout au milieu du fleuve : ils te l’avaient foutu de dos ! Depuis le centre du village, la statue présentait en effet son postérieur et l’on distinguait encore des échafaudages chargés de soutenir sa colonne vertébrale. 

Je m’émerveillais encore et toujours de cette capacité de l’Inde à fonctionner à l’encontre du bon sens. Et puis un jour, tandis que je me promenais sur les ghats opposés, je compris. D’ici, on pouvait admirer le seigneur Shiva de face, avec le spectacle de la ville s’étalant derrière lui. Le cadre était superbe. Les indiens avaient tout misé sur ce point de vue en contrechamp, au détriment de celui des villageois. Mais en fait, une telle perspective ne surprenait pas au pays des selfies : Shiva aussi avait bien droit à sa photo, devant les temples en arrière-plan !

A l’ashram, j’assistais le premier soir aux prières, entre musique rythmée, peintures sur le front et prosternations répétées. Mais j’esquivais par la suite pareille cérémonie traînant en longueur. Surtout, aux mêmes horaires, j’étais souvent fourré chez Bhanu. Depuis son balcon à l’étage de l’ermitage, nous partagions chaï et chillum. Nous avions tout de suite engagé de riches conversations autour des pratiques méditatives. Aussi riches que possible, car l’ascète d’une quarantaine d’années, vêtu d’un linge orange et de nombreux colliers de graines, ne parlait pas. 

J’ignorais si c’était par renonciation ou plutôt par handicap, mais Bhanu ne prononçait pas un mot. Heureusement, il comprenait l’anglais. Alors, pour faire évoluer nos échanges, je formulais des questions à réponse fermée, auxquelles il répondait par un mouvement de tête affirmatif ou négatif. Derrière de longs cheveux noirs attachés en chignon et une barbe foisonnante en libre évolution, se dissimulait une bouille joyeuse et un sourire de tout instant. Ses yeux pétillants semblaient prêts à toutes les plaisanteries. Sauf peut-être pour jouer à ni-oui-ni-non.

Bhanu m’invitait à méditer à ses côtés. Quand je lui évoquais mes respirations spontanées, il reconnaissait l’éveil de la Kundalini, cette énergie lovée dans le bas-ventre qui, un jour, cherchait à remonter en serpentant jusqu’au sommet du crâne. Chaque jour, je constatais comment lui-même était habité par une gestuelle qui semblait à la fois technique et instinctive. Il me donnait également quelques exercices de respiration à pratiquer dans ma chambre.

Depuis la cour en contrebas, les ados de l’ashram riaient gentiment de notre duo, s’étonnant de voir un étranger doublement perché là-haut. En faisant des signes facilement compréhensibles de tous, mon ami leur expliquait comment, le jour de mon arrivée, nos cœurs s’étaient tout simplement reconnus. 

Bhanu distillait encore d’autres enseignements ésotériques : il m’apprenait les règles du cricket. Parce que, faut pas déconner non plus, le soir venu on sortait le téléphone pour regarder le match en direct, et vas-y fait tourner le chillum.

Au gré de mes promenades, je finis par m’attarder autour du bassin depuis lequel le fleuve faisait surface. J’avais envie de toucher et de goûter l’eau là où elle était la plus pure, après l’avoir suivie sur autant de kilomètres sans jamais oser m’y plonger. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que, dans l’enceinte-même du temple principal, se trouvait une boutique vendant… de l’eau de la source, conditionnée en bouteille plastique ! 

L’Inde venait une fois de plus secouer mes principes et certitudes ! Du business jusqu’ici ? C’était quoi le délire : si la rivière elle-même était une déesse alors, monnayant quelques roupies, on pouvait boire et avaler la divinité ? Je ricanais de ces imaginaires empêtrés dans des millénaires de croyances religieuses. Et puis je pensais à l’Occident. 

On avait quoi, nous, comme idée à opposer, depuis qu’on avait mis l’église au placard ? Notre liberté de penser ? Et on en faisait quoi, si ce n’est bouffer par paquets entiers les céréales que nous imposaient les publicités ? « Frosties de Kellogg’s, et le tigre est en toi ! » c’était vraiment mieux que de boire la Narmada ?

Au moins, la déesse véhiculait de nobles valeurs, comme l’assistance aux plus faibles. Des principes que l’on pouvait directement transposer en acte après s’être rassasié de la boisson sacrée. Nous, on s’infatuait de la raison héritée des Lumières, tout en offrant nos imaginaires en pâture à des groupes industriels. Les humains pouvaient bien se raconter les histoires qu’ils voulaient. Dans les faits, si l’on s’était émancipé du temple, il faudrait bien qu’un jour on s’occupe des marchands. 

Je partageais ces réflexions avec Vedansh, un jeune doctorant en pratiques yogiques qui venait parfois à l’ashram rendre visite à sa grand-mère. Il ne comprenait pas trop mon histoire de Frosties. Surtout qu’ici, il y a quelques générations à peine, c’était encore les humains qui finissaient dans le ventre des tigres et non l’inverse. 

Tout dans le corps élancé et le visage juvénile de mon interlocuteur indiquait le soin qu’il accordait aux exercices physiques et à une nourriture saine. Il était évident qu’il ne goûtait que peu aux intoxications auxquelles me conviait Bhanu, mais il avait trop de respect envers l’aura de son aîné pour oser dire quoi que ce soit.

Plein d’enthousiasme, Vedansh m’invitait à séjourner une nuit dans un ashram situé à une dizaine de kilomètres plus bas dans la plaine, au cœur de la forêt. Il vivait là-bas avec son gourou, seuls résidents d’un vaste édifice tombé en désuétude. J’acceptais bien volontiers l’excursion, ce qui ne fit que redoubler son excitation. 

Il insistait sans cesse sur la chance que j’avais de découvrir avec lui les trésors secrets d’Amarkantak. En fait, il répétait la plupart de ses phrases, comme si je n’étais pas capable de comprendre dès la première itération, ou comme s’il n’en revenait pas lui-même. Je le rassurais sur la qualité de son anglais et sur ma capacité de compréhension, mais rien n’y faisait. 

Tandis que nous profitions d’une pause sous un arbre, Vedansh me montrait une fois encore la falaise que nous venions de descendre en cheminant : « This is Amarkantak mountain » rabâchait-il. Oui, c’est bon, je n’avais pas perdu mon sens de l’orientation en trente secondes. 

Face à son débit de parole en revanche, ma patience s’usait. « Look, this is Amarkantak moutain ». Était-ce un test envoyé par les dieux, pour défier le calme entretenu dans mes méditations ? J’essayais de faire comprendre à Vedansh que nous pouvions simplement profiter de la tranquillité d’une fin de journée dans la forêt. J’entreprenais donc de lui répondre uniquement en chuchotant. Il semblait avoir compris le message, quand il s’approcha de mon oreille pour susurrer, en direction des hauteurs : « This is Amarkantak mountain ».

Dans la soirée, on finissait par trouver les mots pour défaire cette crispation dans le rire. Mon hôte se révélait plein de bienveillance, nous cuisinant un excellent repas et m’offrant même un exemplaire miniature des enseignements sacrés de la Bhagavad Gita. Dans le silence des bois, abrité sous une moustiquaire, je passais la nuit la plus reposante depuis longtemps.

Au retour de cette petite excursion, cela faisait déjà une semaine que j’étais au village. Lors de mes précédentes étapes, j’avais jugé sept jours suffisants. Moins, et l’on restait en surface. Plus, et l’on risquait de perdre le mouvement qui animait le voyage. Aussi avais-je réservé un billet de train pour m’en aller ce jour. Pourtant en me réveillant, je n’avais pas envie de partir. 

Sous les encouragements de Bhanu, je commençais à peine à explorer ces flux d’énergie circulant dans le corps. Je comprenais que j’étais en train de décoller mon mental de son fonctionnement habituel, dans lequel il était empêtré. J’apprenais à observer ce cocktail de clarté d’esprit réjouissant, d’appréhension terrible et de lâcher-prise libérateur. J’avais encore des questions à lui poser – surtout pour me rassurer. 

Auprès de Vedansh également, je ressentais que, la coquille de nos frictions désormais perforée, nos échanges pouvaient peut-être s’envoler plus loin. Nous avions mutuellement à nous apprendre.

Bhanu le muet et Vedansh le bavard. Je ne pouvais pas quitter ainsi mes deux compagnons sur les chemins de l’esprit…

Ce soir-là, quand le train démarrait, ma couchette restait vide.

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