Partie 13

07/04

La Terre appartient aux fils de l’homme, nous disent les psaumes. « D’accord, mais lesquels ? » répondent lesdits fils. Sans parler de bâtiments, se pose déjà la question du partage au sol. À chacun selon ses besoins ? Et quoi alors pour les enfants aux ambitions sans limites ? Qui saura borner avec justesse « ce qu’il faut de terre à l’homme », comme disait Léon ? 

En 1858, les Anglais avaient tranché. Ici, ce serait l’Empire des Indes. A Pachmarhi, quelques mois plus tôt, le capitaine James Forsyth avait positionné ses troupes en garnison sur le plateau montagneux. Il s’agissait déjà de mater les rébellions indiennes, peu convaincues par l’argument britannique. Un siècle et demi plus tard, après la conquête de l’indépendance, les titres de propriété avaient changé de mains. Mais la station continuait d’abriter un centre de formation pour l’armée. 

Je saluais les militaires en passant devant le stand de tir avec ma bicyclette. Ou plutôt, derrière le stand. Enfin, depuis la route je veux dire. Du bon côté des fusils. Tous les matins, je traversais le village et je longeais la caserne, en direction de la jungle et des montagnes alentour. Car les fils de l’homme, dans leur grande mansuétude, avaient concédé au partage des lieux avec les autres enfants de la création : de chaque côté de l’horizon s’étendait le parc naturel de Satpura. 

Dans cet espace protégé, fauves, oiseaux et diverses bestioles rampantes étaient libres d’évoluer, au milieu des forêts de tecks et de sals. J’empruntais les pistes en terre pour parcourir les environs, en usant mes pneus déjà fatigués dans les ornières creusées par les 4×4. Les visiteurs indiens préféraient ces Jeeps ouvertes, permettant de parcourir les sites majeurs du parc en une ou deux journées d’aventure. Les véhicules me dépassaient dans un nuage de poussière clairsemé de sourires étonnés. J’allais moins vite, mais j’avais plus de temps. 

Le temps et le budget. Pour cela, j’avais d’abord dû échapper aux pièges tendus par la mafia locale. Quatres ou cinq familles du village se distribuaient les touristes, après avoir fait main basse sur les postes de guides forestiers et sur les enseignes de location de Jeep. Au premier jour, je m’étais presque fait prendre par ces annonces indiquant un coût de mille six-cents roupies (dix-huit euros) pour pénétrer dans le parc – tarif confirmé jusqu’au guichet de l’office des forêts. En fait, après discussion, il s’agissait du montant incluant la location de la Jeep avec chauffeur. Une fois cet article retiré de la balance, l’accréditation tombait à cinq cents roupies, en comptant l’accompagnement d’un guide, obligatoire. Mais, en discutant encore un petit peu, il s’avérait que la présence du guide elle non plus n’était pas requise. En fin de compte, on pouvait explorer le parc pour soixante roupies quotidiennes (moins d’un euro). Yalla !

Bien sûr, les lignées familiales avaient leurs pirates. Je remerciais Naeem, un chauffeur de Jeep, qui m’avait évité les combines et glissé à l’oreille quelques bons spots. Shivam se révélait aussi un guide naturaliste hors-pair, héritier de trois générations d’amoureux de la forêt.

Sur ma bicyclette d’époque, toute d’acier corrodé et à monovitesse, je modérais mon allure. Ses performances limitées agissaient comme un aide-mémoire, pour mieux emprunter la foulée tranquille de l’homme qui ne pédale dans nulle direction (libre adaptation). Je dévalais les pentes et je suais dans les côtes de ces terres rouges habillées de jungle. Chaque soir, je partais à la recherche de la colline qui offrirait le plus beau coucher de soleil, dans un dégradé de couleurs plongeant d’un sommet à l’autre pour mieux se noyer dans l’horizon brumeux. 

Les étendues sauvages et minérales étaient pleines d’enseignements, mais lorsqu’il faudrait les évoquer, les mots se seraient déjà échappés. Ne resteraient que des photos et quelques bribes sauvées de l’oubli. Comme l’odeur amène de la forêt après l’averse : des effluves inédites à mes narines, innocentes à ce que la flore et la faune indigènes déposaient dans l’humus encore frais. 

Le regard du vieux macaque, aussi : il n’a plus les yeux exorbités du singe juvénile, cette bravade dans les prunelles qui dissimule mal une curiosité teintée de crainte pour l’humain. Sous les paupières du vieux, il y a un monde inaccessible, il voit mais regarde ailleurs. On dirait Michel Houellebecq. Ne lui manque que la clope qui pend aux lèvres. C’est dire ce que ce regard a d’humain. Si tant est que Michel Houellebecq soit humain. 

Depuis son caillou, le vieux ne se retourne même plus au passage des primates imberbes. Il ne fuit pas avec les siens, quand l’un d’entre eux s’approche trop vite à vélo. Il en a vu d’autres. Voilà peut-être le secret des vieux sages, caché dans l’adjectif plutôt que dans le substantif : être vieux et être libre de s’en foutre.

Le vélo, je m’en servais jusqu’au départ des sentiers de randonnée, puis il fallait continuer à pied. A Pachmarhi, le plaisir de marcher en forêt ne procurait pas la même évasion qu’en Europe. A travers la jungle, on avançait sur des itinéraires balisés, avec toujours la trace de l’humain en ligne de vue. Des marches en béton, des rampes en acier, pour accompagner le visiteur jusqu’à la cascade indiquée. Ou bien vers le panorama devant lequel chacun était invité à prendre la même photo.

J’avoue, je la prenais tout de même, ma photo, gagné par le spectacle. La liberté, je la trouvais déjà à tous les embranchements du sous-continent, et jusque sur les pistes où je faisais crisser mes pneus. Il fallait accepter qu’elle s’arrêtât là où commençaient les sentiers. Tant pis, j’étais condamné à la splendeur – il y avait pire. 

Il résidait une crainte des locaux dans leur façon d’aborder le monde de la forêt. Dans ce pays, il était permis de s’embarquer en couchette sans ceinture, dans des bus abîmés fonçant à travers la nuit sur un asphalte irrégulier. Par contre, il semblait absolument nécessaire d’installer des rambardes à chaque semblant de relief, afin d’éviter que quelqu’un se foule une cheville. 

A leur décharge, il est vrai que dans les Alpes françaises, la forêt n’essayait pas de te manger avec autant de vigueur. Ici, tigres, cobras et araignées étaient de la partie. Il ne valait mieux pas s’égarer. Les quelques fois où je m’aventurais sur des chemins alternatifs, je sursautais au moindre lézard bruissant dans les fourrés. 

Une fin d’après-midi, je traînais près d’un bassin formé par la rivière au fond d’un canyon. J’attendais le départ d’une famille qui était venue là pique-niquer, pour m’approprier les lieux et y méditer assis en tailleur. Je me voyais déjà atteindre l’Éveil au son du clapotis rebondissant le long des parois rocheuses. J’attendais leur départ… Mais je pouvais attendre longtemps : eux aussi m’attendaient ! Un des fils m’expliqua qu’il était hors de question de me laisser ici tout seul. Les risques étaient peut-être minces, mais ce serait bientôt l’heure pour les panthères de sortir de leurs tanières. Vite, je suivais mes compagnons. Ils avaient été bien gentils de partager leur goûter avec moi, ce n’était pas pour que je devienne celui de ces gros chats !

Pachmarhi s’imposait de jour en jour comme l’étape la plus reposante de mon voyage. Ses grands espaces paisibles contrastaient avec les ruelles peuplées d’Omkareshwar. Le calme (relatif) du village était assourdissant face à l’activité des rues de Mumbai ou d’Indore. Et puis je rencontrais de bons amis parmi les locaux. 

Himanshu, un informaticien de mon âge, avait ces temps-ci délaissé la grande ville de Bangalore pour rendre visite à sa famille, dans son village d’origine. Il arborait un visage rondouillard, sous d’épais cheveux déjà grisonnants. Il essayait de perdre du ventre en allant marcher tous les jours autour du lac, se plaignant du manque d’activité physique imposé par son travail de bureau. 

Mon ami parlait avec calme, employant des gestes doux qu’on aurait dit féminins. Pour appuyer ses affirmations, il faisait tourner délicatement sa main dans l’air, tout en opérant au traditionnel dodelinage de tête. « Il faut que je sois en forme, tu comprends, je vais bientôt devoir me marier. À mon âge je n’ai plus le choix, mes parents me mettent la pression. Et puis ça soulagera ma mère d’avoir un peu d’assistance pour faire tourner la maison ». Dans ce tableau, ne manquait juste qu’une prétendante dévouée. « En définitive, ce sont mes parents qui choisiront pour moi. Je leur ai demandé une fille qui soit jolie. Et puis éduquée aussi, que l’on puisse avoir des conversations ». 

Himanshu m’accompagnait dans mes promenades avec son scooter, en me racontant les légendes locales. Car bien sûr, Shiva était passé par ici se battre contre un démon, dans un duel qui avait fini par assécher les gorges que nous surplombions. On soupçonnait aussi les grottes à la sortie de la ville d’avoir abrité les célèbres frères Pandava de la mythologie (soit comme à peu près : toutes les grottes de l’Inde). Himanshu en parlait avec détachement. Il était une des rares personnes que je rencontrais à se déclarer athée de culture hindoue – même s’il valait mieux rester discret sur le sujet.

Souvent, je dinais avec Imran. Pour lui aussi, ces histoires n’étaient que légendes populaires. Les vaches qu’on croisait dans les rues mangeant dans les poubelles, ce seraient des déesses, vraiment ? Pourtant, Imran était religieux pratiquant, mais il était musulman et goûtait peu aux délires polythéistes. 

A quarante ans, il observait le monde en levant un sourcil espiègle qui lui donnait dix ans de moins. Parfois, lorsqu’on abordait le sujet de son célibat ou le sort de ses coreligionnaires, sa mine s’effondrait et il en paraissait alors dix de plus. Imran boitait, suite à une malformation qui s’était révélée pendant son adolescence. Son handicap ne l’empêchait pas d’exercer comme maçon à son compte. « Ça a peut-être joué avec les filles, je ne sais pas, mais au village aucune n’a voulu de moi ». 

Grâce aux réseaux virtuels de rencontres amoureuses, il entretenait à distance une relation avec une nigériane, veuve et mère de deux enfants. Il me montrait la photo d’une femme voilée, au sourire éprouvé mais radieux : « c’est une bonne musulmane » m’affirmait-il. D’un continent à l’autre, ils partageaient mots doux, nouvelles et réconfort par téléphone interposé. 

Le smartphone constituait aussi pour Imran un moyen de s’informer sur l’état du monde, jusqu’aux manifestations et à la répression policière qui sévissait alors en France (c’est en ces termes que s’inquiétaient les médias locaux du passage en force macroniste : la honte internationale). 

Imran goûtait peu au suprémacisme hindou du premier ministre Modi. Je l’interrogeais sur les camps de détention en Assam. L’ami tentait une position d’équilibriste : selon lui, il y avait un problème avec les immigrés clandestins provenant du Bangladesh, mais il ne fallait pas les confondre avec les musulmans authentiques de l’Inde. Car Modi en profitait pour jouer sur les peurs, entretenant le ressentiment envers les adeptes de l’islam dans tout le pays. Lui aussi était indien et fier de l’être. Cette terre c’était chez lui, même s’il avait le sentiment qu’on voulait désormais l’en exclure. 

Les fils de l’homme rejouaient le partage, encore et encore. Britanniques, Indiens, hindous, musulmans, militaires et civiles… A Pachmarhi, il y en avait d’autres pourtant bien placés pour prétendre aux titres de propriété. Mais nulle part on ne les entendait. 

Dans les années 2000, des populations tribales, autochtones de la jungle, avaient vu leurs villages « déplacés », parce que situés au cœur de la réserve naturelle nouvellement créée. On parlait ici de trois mille familles, mais l’ensemble du pays connaissait de semblables histoires. Ces communautés hétérogènes étaient regroupées sous l’appellation d’Adivasis, littéralement : les anciens habitants. 

Dans une librairie à Indore, entre deux albums de Tintin et d’Astérix traduits en hindi, je trouvais une BD en anglais, qui traitait de ces peuples aborigènes vivant depuis des millénaires en marge du système des castes indiennes. La BD – où plutôt le « roman graphique », comme on dit pour donner un genre à ces œuvres qui abordent des sujets de société, en souhaitant se distinguer des vulgaires collections jeunesse – la BD, donc, racontait une histoire s’étant réellement déroulée sur les rives de la Narmada, dans les années 1990. 

A l’embouchure du fleuve, un gigantesque barrage avait été construit là, à coup de financements de la Banque mondiale. Le deuxième plus grand au monde. Sardar Sarovar pouvait fournir en eau et en électricité les quatres états attenants. En comparaison, si le soudain modeste barrage d’Omkareshwar ressemblait déjà au vaisseau de la princesse Leia, Sardar Sarovar évoquait carrément son pourchasseur : le Destroyer impérial qui, dans le film, recouvrait entièrement l’écran en quelques secondes. 

Au nom du développement, le monstre de béton avait transformé les paysages en profondeur, tout comme les vies de ses habitants. En aval, le delta du fleuve sacré s’était considérablement réduit. En amont, plusieurs milliers d’hectares se retrouvaient engloutis dans le réservoir. La région, présentée comme inhospitalière, abritait pourtant de nombreux villages Adivasis. 

La BD relatait comment un mouvement international avait pris forme contre le projet, en en soulevant les enjeux environnementaux comme en affirmant le droit des tribus à leur autodétermination. Si les militants n’avaient pu empêcher la construction du barrage, ils avaient en tout cas mis en lumière le sort de ces populations, contribuant à ce que le gouvernement indien concède à des dédommagements. 

A Pachmarhi, lorsque j’évoquais le sujet des familles enlevées à la forêt, les discours de mes amis reprenaient le plus souvent les éléments de langage officiels : les kilomètres carrés libérés pour la vie sauvage avaient en même temps offerts de meilleures conditions d’existence aux anciens villageois. 

Mes questions semblaient tout de même remuer mes hôtes. Un soir autour du thé, avec Imran et quelques connaissances, on me présentait Pradeep, un instructeur de police qui avait fait des études de sociologie. Le message selon lequel je m’intéressais aux Adivasis était parvenu jusqu’à ses oreilles. En me citant aussi bien Rousseau que Rimbaud, il souhaitait me rassurer : là où elles vivaient désormais, les familles avaient accès à l’eau potable, l’électricité, l’école, l’épicerie et l’hôpital.

J’opposais la perte des modes de vie animistes et autonomes dans la forêt, mais l’argument ne semblait pas percuter. Où étaient les Adivasis aujourd’hui ? J’apprenais que la plupart de ces gens avaient reçu des aides financières pour s’installer en plaine, comme agriculteurs. La monoculture de canne à sucre, dans des zones parfois arides, allait donc nécessiter d’acheminer toujours plus d’eau et d’électricité… justifiant la création de nouveaux barrages !

Où étaient donc les Adivasis ? « Ici, tu pourras en trouver » m’indiqua finalement Himanshu, en me montrant du doigt le bidonville à la sortie du village… Leur sort se rapprochait donc de celui des Dalits, ces « Intouchables » qui continuaient à souffrir du système des castes, pourtant officiellement révolu. Sans traducteur ni invitation, je ne poussais pas plus loin ma petite investigation. 

L’hindouisme était une religion circulaire : on faisait le tour des temples en sens horaire, on circonvolutionnait d’une rive à l’autre de la Narmada, le pays entier pouvait être parcouru comme un circuit de pèlerinage. Nul doute que dans leur esprit, le partage de la Terre finirait par s’équilibrer sur l’ensemble des cycles de réincarnation. En attendant, pour cette vie-ci, les Adivasis et tous les autres devaient faire avec les logiques renversantes du progrès capitaliste.

C’est Imran qui trouva finalement les mots justes, alors que nous étions sur les hauteurs pour apprécier le coucher de soleil, une dernière fois avant mon départ de Pachmarhi. « Tu peux déplacer les villages, mais comment veux-tu déplacer les montagnes ? Ces reliefs sont des êtres à part entière pour les gens de la forêt, de véritables voisins dans un monde peuplé d’esprits ». 

Ainsi on avait non seulement coupé les liens entre les familles, mais c’était aussi leurs relations au monde qu’on avait tailladées, jusqu’aux structures mêmes qui soutenaient leur cosmogonie. En faisant disparaître leur regard, en leur faisant épouser celui, commun, qui règne presque partout ailleurs sur notre planète globalisée, on ne se privait pas seulement d’une façon originale de voir les choses. C’est le trésor partagé des multiples façons d’habiter l’humanité qu’on venait appauvrir. Et avec lui, notre capacité à faire fleurir comme à prendre soin de cette diversité de mondes parallèles. « L’État n’a rien déplacé, il a tout cassé » concluait mon ami.

Face à l’Histoire en marche qui se jouait sous nos yeux, je misais alors sur cette fable populaire que l’on retrouvait, dans ma BD, remixée à la sauce indienne. J’en faisais un résumé rudimentaire à Imran. 

Le gros personnage incarnant l’homme politique et d’affaires indien venait s’adresser à un musicien aborigène, adossé contre un arbre. Il l’encourageait à s’extraire de sa pauvre condition pour travailler aux champs et mériter ainsi un peu d’argent. Que ferait-il de ce surplus de richesse ? Et bien le musicien-désormais-fermier pourrait réinvestir l’excédent afin d’agrandir sa production. A terme, il aurait ainsi les moyens pour employer du personnel. Alors il pourrait se reposer et profiter de la vie.

– « C’était justement ce que j’étais en train de faire, avant que tu ne viennes me gâcher la vue ! » répondait le musicien, en faisant vibrer les cordes de son instrument.

On se disait, en regardant disparaître le soleil, qu’il faudrait s’en souvenir.

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