Partie 11
26/03 (bis)
Le lendemain, je me réveillais peu avant midi, accablé par la chaleur. Les tambours avaient chanté jusqu’au petit matin. Cependant, j’avais le cœur léger. Mon haleine allait mieux. Dehors, la marée humaine commençait déjà à refluer. On croisait des familles chargées de bagages, qui repartaient en direction de la station de bus.
C’est aussi ce jour-là que débarqua chez Manu un couple de voyageurs : Naseem et Alessio, elle iranienne, lui italien. Les jours suivants, nous irions explorer ensemble les coins de la ville qui avaient retrouvé un calme relatif, mais apprécié.
La culture du chillum semblait bien répandue sur l’île. Dès le premier jour, je m’y étais converti volontiers. J’accueillais toutefois la plante avec parcimonie tant j’étais sensible à ses effets. Il fallait savoir refuser certaines invitations. Pas une promenade sans qu’un baba sous un arbre, ou un groupe d’hommes derrière un stand, m’interpelle : « smoking ? ». A la maison déjà, le moindre bruit de porte semblait faire surgir la tête de Manu par les escaliers : « smoking ? ». Alessio répondait avec plus de cœur que moi, jusqu’à en perdre son anglais. Dans ce pays, on était condamné à finir diabétique au chaï, ou bien stone au chillum.
Les indiens adoraient partager le thé et l’herbe des sadhous. Mais il n’était pas rare non plus de se faire inviter à pique-niquer par des familles, surprises de croiser un étranger. Sur les bords de la rivière, les uns et les autres s’immergeaient pour se purifier dans une eau dont je doutais de la propreté. Une fois secs, on échangeait alors les chapatis, le dhal aux lentilles corail et les histoires du pays autour d’une nappe. Ce jour-là, Alessio but dans la bouteille qu’on lui tendait. Ce n’est qu’ensuite qu’il comprit que les indiens la remplissaient directement avec l’eau du fleuve.
De mon côté, je profitais de la curiosité des locaux pour leur présenter ma ville, Marseille. J’étais particulièrement fier d’une de mes trouvailles : une photo du stade Vélodrome plein à craquer, sur laquelle les banderoles des supporters formaient deux lettres gigantesques : OM. Om ! Comme ici à Omkareshwar ! Incroyable, non, la puissance de ces deux lettres jusqu’à l’autre bout du monde ? Malheureusement, mon enthousiasme laissait tout le monde de marbre. Peut-être que pour eux, vénérer le son Om, c’était juste quelque chose de banal en fait.
Même entre deux festivals, Omkareshwar restait peuplée et visitée. Il faut dire que l’île de Mandhata abrite l’un des douze Jyotirlingas, que l’on retrouve répartis à travers toute l’Inde. Il s’agit de représentations uniques de Shiva, au fond de certains temples, que tout bon sectateur se doit de visiter au moins une fois au cours de sa vie. Ma foi, il y en a bien qui collectionnent les Pokémons. Ici au moins il n’y en a que douze.
Ai-je déjà évoqué dans ces lignes les shivalingam ? Ce sont des symboles phalliques de Shiva que l’on retrouve un peu partout – les jyotirlingas en sont, en quelque sorte, les versions rares. La légende veut que Brahma et Vishnou se soient disputés pour savoir lequel des deux était le dieu le plus puissant. Shiva, pour mettre tout le monde d’accord, se transforma alors en un immense sexe dressé (certaines sources parlent plutôt d’un pilier de lumière) s’élançant depuis les entrailles de la terre jusqu’au plus haut des cieux. Les deux compères s’inclinèrent devant tant de majesté et, depuis des millénaires, on reproduit ce signe en souvenir d’une double victoire par K-O. Bien sûr, on peut y voir aussi l’émergence du cosmos à partir du néant, le processus divin de destruction et de création, dans l’union des forces masculines et féminines. Mais c’est moins drôle.
Les Jyotirlingas, les « signes de lumière », sont censés se situer aux endroits même où Shiva aurait opéré à son illustre métamorphose. Comment a-t-il fait pour être dans douze endroits en même temps ? Je ne sais pas. J’ai déjà eu du mal à comprendre si le bijou d’Omkareshwar se situait bien dans le temple ancestral de l’île ou s’il était abrité dans le temple sur la rive d’en face. J’ai eu droit aux deux réponses, bien sûr. C’est comme ça, tu connais. Il ne faut pas trop m’en demander (au final, je crois que le jyotirlinga officiel est sur l’île. Mais, puisqu’on y est, on vous met le lingam du rivage aussi, voilà c’est gratuit. En sachant que le véritable trésor demeure dans le cœur des pèlerins qui en chemin ont tissé des liens d’amitié impérissables).
Je plaisante, mais mon séjour se prolongeait et j’apprenais à aimer Omkareshwar au premier degré. Une nuit de fête chez Manu, était invitée toute sa famille. Ses frères, neveux et nièces habitaient dans les maisons voisines, dans ces ruelles perchées aux allures de village. On célébrait Gangaur, en l’honneur de Gauri, alias Durga, alias Parvati, l’épouse de Shiva. Quand il n’y avait pas de festivités à l’extérieur, les locaux prenaient donc le relais, chaque bloc faisant résonner sa musique. « C’est comme ça tout au long de l’année ici, il y a toujours quelque chose à célébrer » nous expliquait Manu, après avoir fait tourner le chillum. Comment ne pas être conquis par le mode de vie ?
La religion, si présente dans le quotidien de chacun, m’apparaissait certes souvent sous des aspects folkloriques. Mais ses pratiques étaient tellement vivantes ! L’Eternel n’attend pas les indiens dans un au-delà lointain. Tout l’hindouisme transpire à chaque coin de rue. Une religion pour ici et maintenant. En Europe, les églises racontent les histoires d’un être éclairé qui vivait il y a longtemps, à des milliers de kilomètres. Ici, le Jyortilinga brille en ce moment même, à cinq cents mètres de là. En Inde, il n’y a pas un temple qui ne peut se vanter d’avoir connu la visite de tel ou tel dieu, qui ont laissé leur empreinte sur tout le territoire. Je veux dire : la rivière elle-même est une divinité ! On peut la voir, la toucher, s’y plonger. Je comprends mieux les tentatives de réappropriation locales des cultes. Jésus n’est pas né en Provence, et pourtant on a besoin de la crèche et des santons.
Alors si la présence divine se fait ressentir partout autour, depuis des millénaires, pourquoi maintenant ne pas habiller les temples de guirlandes colorées, faire péter les sonos et bétonner le littoral, si c’est ainsi que les indiens souhaitent vivre l’expérience mystique en 2023. C’est parce que, chez nous, la religion est perçue comme quelque chose d’ancien, de presque mort, que l’on a cette image de vieilles pierres qu’il faudrait conserver intactes, préservées loin de toute modernité. Et ça ne nous empêche pas de bétonner par ailleurs.
J’entretenais ces réflexions depuis les vapeurs de la terrasse, en observant en face les passerelles aériennes qui, de nuit, étaient éclairées. Les lumières traçaient des lignes aux couleurs changeantes et clignotantes en direction du temple sur le rivage. Je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de Disneyland pour pèlerins. Et pourtant j’avais de l’affection pour le délire. Je l’aimais même dans toute sa bizarrerie.
Dans les corps qui s’en venaient et s’en allaient jusqu’ici, j’avais finalement trouvé quelque chose de réconfortant. Ça me faisait plaisir de voir tant d’efforts mis en œuvre, tout au fil de l’an, dans la poursuite d’expériences qui n’étaient pas directement organisées autour de la consommation, du travail, ou d’un quelconque rapport de rentabilité avec l’existence. Les gens venaient s’esquinter jusqu’ici et ils étaient heureux de ce qu’ils y trouvaient. C’était déjà beaucoup. Qu’il y ait un échafaudage en plein milieu de la photo ne les perturbaient en rien.
La dévotion, c’est peut-être ça qu’il manquait à notre monde. Un peu de dévotion. Mais à qui ? A quoi Le vieux monde se meurt. « Croissance », « concurrence », « mondialisation » : les étendards de l’Occident avaient fait leur temps. Ces mots ne faisaient plus rêver grand monde. Il nous manquait des horizons désirables.
Je profitais du creux de la vague d’affluence pour me promener dans les quartiers de la petite ville. Parfois, je restais faire la sieste sur la terrasse chez Manu (malgré le bruit des moteurs : c’est vrai qu’on s’habitue à tout). Elle était peut-être là, ma dernière étape d’acclimatation : accepter de ne rien faire, comme on fait parfois à la maison. J’en éprouvais une légèreté tout à fait enthousiasmante. Dans la rue, sans le vouloir, j’empruntais le pas tranquille de l’homme qui ne va nulle part, comme le dit si bien Lucio.
Et il m’attendait là l’émerveillement, là où il n’avait jamais cessé d’exister. Dans la lumière qui tombe par-dessus le feuillage, jusque dans l’arrière-cours en contrebas. Dans les jeux des enfants qui arrosent les pèlerins tous fiers. Dans les motifs circulaires dessinés par le passage des oiseaux à la surface de l’eau. Le cerveau ne s’attarde pas sur ce qu’il connaît, c’est d’accord. Mais si le corps tout entier s’attarde sur les choses, alors l’esprit est poussé à admettre qu’il ne connaît pas vraiment. Ici, il y a ce détail que l’on n’avait jamais remarqué. Là-bas, il y a cette touche d’originalité qui fait toute la différence. Bref, il y a de nouveau la place pour la curiosité.
Ce n’est qu’au rythme de ce pas tranquille, à la faveur de ce pas de côté, que les choses qu’on a crues banales révèlent toute leur splendeur. Note pour le retour en France : se construire un quotidien dans lequel marcher d’un pas tranquille. Non. Disons plutôt : marcher d’un pas tranquille et se construire un quotidien tout autour.
Le dernier soir de mon séjour, au point de convergence de la rivière, le pas très tranquille et très émerveillé de Naseem nous avait conduit jusqu’à un attroupement. Des hommes dansaient au rythme des tambours. Suivis par les femmes, le groupe prenait la direction de la rivière. A moitié immergée dans la Narmada, la cinquantaine de personnes s’arrêta pour former un cercle. Dans le silence, de petites chandelles furent déposées à la surface de l’eau. Et les lumières et les mantras montèrent enfin vers les étoiles : « Om namah shivaya, Om namah shivaya »…
Le lendemain midi, je partageais un succulent plat de pâtes italiennes (oui, Alessio en portait dans son sac à dos) avant de dire au revoir à tout le monde. J’apercevais devant moi la station de bus. En face, arrivaient des familles chargées de bagages, prêtes à célébrer le prochain festival. Il débuterait le soir-même.


