Partie 10

26/03

Je ne comprends pas à quoi sert la date en introduction de chaque nouvelle note. Quelqu’un y prête vraiment attention ? Même moi je ne sais pas à quoi ces numéros correspondent. Parfois j’y inscris le jour où je commence à rédiger. D’autres fois, c’est celui où je termine d’écrire. Il m’arrive même de mentir pour synchroniser le récit avec le présent de la narration. Mais voilà : aujourd’hui, ça fait un mois tout pile que ce voyage a débuté ! C’est vrai, je le jure.

Je me suis acclimaté, je crois. En tout cas, je n’ai plus la sensation d’incarner le touriste fraîchement débarqué. Ça y est, je ne marche plus dans la rue la tête en l’air, manquant de me faire écraser par un tuk-tuk trop pressé – un tuk-tuk, quoi. Je commande ma street food en connaissant les prix et le nom des mets. Je glisse même quelques mots en hindi pour faire le malin. Et me prendre en retour une salve rapide de phrases enthousiastes, auxquelles je réponds penaud : « Sorry, that’s all I know in hindi… ».

Ce matin j’ai croisé une vache. Et bien c’était une vache normale, du genre avec une bosse de graisse au garrot et un filet de peau sous la gorge. C’est devenu elle, ma représentation de la vache « normale ». Il me faut désormais plusieurs secondes pour me figurer la vache des pâturages alpins. En sortant de la maison, les odeurs d’épices et d’encens. Les couleurs qui habillent les femmes et les temples. L’aisance des têtes qui dodelinent quand les regards se croisent. C’est beau et effrayant comme on s’habitue à tout, et si vite. Les mendiants sur le pavé. Les plastiques dans les décombres. J’évolue dans ce décor qui est aussi le mien, un tout petit peu. 

Quand je rentrerai en France, je goûterai à un certain étonnement : les villes et ses habitants me sembleront à leur tour si étranges, sur ces trottoirs gris le jour et éteints la nuit. Mais je sais que l’effet durera encore moins longtemps, il s’estompera en quelques jours à peine. Et alors l’Inde ne sera définitivement plus qu’un rêve.

Le sentiment d’exotisme ne dure pas. Il s’épuise à mesure que progresse le connu. Non, plus vite encore, car on croit connaître avant même de connaître vraiment. On ne se laisse plus étonner. En surface tout du moins, car dans les profondeurs de l’esprit, le présent demeure ce mystère qu’on ne saura jamais résoudre. Mais dans l’épreuve de la vie quotidienne, le mental est ainsi fait qu’il néglige vite ce qu’il reconnaît. Tout est filtré, fiché et classé dans des dossiers là-haut. C’est rassurant, le connu. Et puis ça laisse de l’énergie disponible pour guetter l’imprévu, l’inédit, la surprise dont il faudrait éventuellement se protéger.

A l’échelle de l’espèce, sage stratégie de conservation. Nous sommes les descendants de celles et ceux qui ont su anticiper l’attaque du tigre à dents de sabre posté dans les fourrés. Parce qu’ils avaient cette disposition d’esprit à délaisser le parfum de la fleur, pour apercevoir le regard fauve dissimulé au-delà. Mais depuis le barreau post-moderne de notre époque, est-il encore nécessaire d’assigner tant de ressources cognitives à la survie ? Je voudrais bien en réaffecter un tout petit peu, juste assez pour entretenir la splendeur de cet arbre aux troncs mêlés du coin de la rue. Que l’émerveillement se dissolve un peu moins vite dans le white spirit du quotidien.

En regardant défiler le paysage par la fenêtre du bus, je me demandais ainsi comment cultiver un peu d’étonnement… Et puis le bus : un tas de ferraille qui devait bien avoir plusieurs tours de l’Inde au compteur. A chaque dos d’âne, serrer les fesses en priant pour ne pas que la carlingue se disloque. A l’intérieur, une décoration surchargée de motifs floraux. Des fleurs de khaita, les préférées de Shiva : même le chauffeur s’en remettait aux dieux. Ok, j’avais peut-être encore de quoi être épaté. Ma prochaine étape allait finir de m’en convaincre.

La route longeait le fleuve. Je remontais une soixantaine de kilomètres en amont, en direction de la ville sainte d’Omkareshwar. Chaque coin de l’Inde semble revendiquer son caractère divin, c’est vrai. Mais cette partie du pays est à la fois le berceau de l’hindouisme et du bouddhisme. Dès lors on y trouve, plus encore qu’ailleurs, des sites uniques occupés et vénérés depuis des millénaires. Il en était ainsi de ma destination. Omkareshwar, littéralement « le seigneur du son Om ». La cité constituait une halte majeure sur la route des pèlerins. Elle abritait la petite île de Mandhata, le territoire des dieux, enlacée sur quelques kilomètres par les deux bras de la Narmada ainsi formés.

Après Maheshwar, j’espérais débarquer dans un autre havre de paix, plus mystique encore. Peut-être la fille cachée de Shiva m’attendrait-elle nue, tout droit sortie des eaux, tandis que des perroquets nous porteraient des fruits gorgés de lait d’or. En descendant du bus, je ne pus que constater ma méprise. 

« Omka » était accrochée sur un plateau rocheux surélevé, depuis lequel des ruelles en escalier s’élançaient en direction du fleuve, face à l’île. Dans chaque artère, sur chaque marche, de chaque côté, se succédaient des boutiques identiques exposant colliers de prière, conques, galets sacrés de la rivière et autres figurines à l’effigie des dieux. Et, bien sûr, pour écouler tous ces stocks, une foule innombrable d’hindous était au rendez-vous.

J’évoluais en jouant des coudes dans la masse grouillante. Je passais à côté d’attroupements d’où émanaient des clameurs enivrées. Au centre, un gourou administrait peintures, fleurs et fumées sur le crâne d’un homme allongé. Un peu plus loin, c’était en fait une grande famille qui faisait juste un selfie. J’atterrissais sur les ghats centraux. Dans l’eau, des nageurs s’agglutinaient, sans craindre les nombreuses barques à moteur proposant la traversée vers l’île. 

L’île. Je levais les yeux pour contempler le temple ancestral qu’elle abritait. Celui pour lequel tout ce monde était venu ici. Quel dommage, il était en rénovation ! On ne voyait qu’une grande barre d’échafaudage derrière laquelle dépassait seulement la tour principale. Mais non… A y regarder mieux, c’était en fait un bâtiment pérenne qui trônait là en plein milieu, sur dix étages au moins ! Un commerçant m’indiqua qu’il s’agissait d’un accès permettant de réguler les montées vers le temple, les jours de forte affluence. Je remarquais en effet les nombreuses coursives. Le bâtiment était vide : nous n’étions pas un jour d’affluence.

Au-dessus de nos têtes, se dressaient aussi deux immenses passerelles piétonnes en béton, édifiées dans le même objectif de désengorger les rues aux abords du fleuve. Elles venaient lacérer de leur imposante présence l’enchevêtrement délicat de venelles et de maisonnées qui grimpaient la pente en arrière-plan. 

A la recherche d’un hôtel, j’empruntais une rue, puis une autre, cherchant à m’écarter de la bousculade. Mais pris dans la nuée, je me perdais et retombais invariablement sur les ghats. J’empruntais alors les couloirs aériens, mais rien n’y faisait, j’étais désorienté. Ivre de monde, je finis par trouver une issue qui remontait sur le plateau. Je gagnais alors un des deux ponts permettant de rejoindre l’île de Mandhata. En m’extirpant de la rue principale menant au temple, je gravis encore une centaine de marches jusqu’à atterrir chez Manu. 

Ce jeune grand-père louait chez lui quelques chambres aux touristes (généralement des étrangers) qui avaient eu le courage de monter si haut. Je pouvais enfin poser mon sac. La vue depuis ma chambre était saisissante : la Narmada s’écoulait d’une extrémité à l’autre du panorama, indifférente au fatras urbain en contrebas. 

Je contemplais ce paysage, en essayant d’imaginer à quoi il devait encore ressembler il y a quelques décennies à peine. Depuis les gorges, le bruit des bateaux à moteurs s’élançait jusqu’à nous, amplifié. Un chantier qui ne connaissait pas de pause. Manu élevait la voix vers mon oreille pour m’expliquer que, du temps de son enfance, il n’existait ni bâtiments à étages, ni passerelles piétonnes, ni même de pont. Lui et sa famille gagnaient le rivage seulement une fois par semaine, les jours de marché, au moyen d’un bateau à rames. 

A l’époque, il n’y avait pas non plus de barrage. Depuis les années 2000, une immense digue à contreforts fracturait en effet le paysage en amont de la ville. Un spectacle de science-fiction, comme si un vaisseau de l’Alliance rebelle s’était posé là en travers du courant (le Tantive IV de la princesse Leia, pour les connaisseurs). Sur le moment, il y avait eu controverse. Mais le barrage avait fini par s’imposer dans les cœurs comme il s’était incrusté sur l’horizon. Les hôtels vantaient désormais la « view on the dam » et les bateaux de tourisme offraient de payer pour s’en approcher. Lorsqu’un lâcher d’eau se préparait, les riverains étaient prévenus par le cri perçant d’une sirène d’alarme se faisant entendre dans toute la vallée. Celle-ci retentit une nuit, à quatre heures du matin. Dans un sursaut confus, je cherchais en vain l’entrée du bunker antinucléaire. 

Les jours qui suivirent, la ville continua de s’emplir. Une foule s’ajoutait à la foule. Le pic de fréquentation était attendu pour la nouvelle lune. Un matin que je descendais les escaliers étroits pour atteindre la rue principale de l’île, je me retrouvais bloqué : la voie était complètement obturée par la présence d’un public compact faisant la queue jusqu’ici pour se rendre au temple. Je tentais une percée à travers les corps. Je remarquais quelques pèlerins pieds nus, bâton de marche à la main et tapis de sol sur le dos. Ils étaient salués avec respect par le reste de la mêlée. Je discutais aussi avec de nombreux fermiers : ces hommes et ces femmes de basses-castes m’expliquaient qu’ils venaient toujours en nombre à cette période de l’année, prier la rivière pour la bonne récolte de leurs céréales et le succès de leur vente sur le marché. 

Heureusement, je pouvais m’extirper tous les jours de l’essaim pour parcourir le reste de l’île. Les pèlerins en effectuaient certes la circonvolution quotidienne en longeant les côtes, puis en passant par le temple au sommet. Mais alors qu’ils partaient au petit matin accompagnés de tambours, je ne m’élançais que plus tard, au calme. La balade permettait de gagner le côté plus sauvage de l’îlot. Des ruines millénaires de temples abandonnés, à l’ombre desquels se reposer l’après-midi. Plus tard, de magnifiques couchers de soleil au bout de la terre, là où le fleuve referme ses bras pour ne former plus qu’un. 

Il n’empêche que toute cette activité m’épuisait. Un jour, je me retrouvais je ne sais comment lancé à parcourir le tour de l’île en sens inverse des pèlerins ! Un saumon remontant le courant. Sentiment d’être un intrus, puissance mille. Et puis à chaque fois, les mêmes débuts de conversation se répétaient, stoppées net par les mêmes limites de langage, en l’absence de terrain commun entre hindi et anglais. Frustration. Enfin, je ne sais pas ce que j’avais mangé, mais des rots à l’odeur fétide me remontaient des boyaux. Ça pourrissait là-dedans. J’avais la langue blanche et pâteuse. 

Ce soir-là, je regagnais ma chambre assez tôt. De là-haut je pouvais admirer les feux sur les ghats, pleins à craquer. La lune, elle, était absente. Les tambours résonnaient avec force dans la nuit. Je me sentais seul, isolé. Je ne pouvais plus nier cette évidence. Je réalisais que, depuis le début de mon voyage, les évènements s’étaient bousculés avec une frénésie à laquelle j’avais moi-même contribué. Je repensais à ces quelques fois où je n’avais pas su « demeurer en repos, dans une chambre » comme disait Blaise – pour lui, tous le malheur des hommes venaient de là. 

Je comprenais qu’en ces occasions, j’avais pu exercer une pression sur moi-même afin de sortir au dehors, visiter, rencontrer du monde. Même en voyage on se retrouve avec des choses « à faire », comme un post-it collé sur un coin de la psyché. Je me demandais maintenant à quel point cette suractivité trahissait aussi une stratégie d’évitement de la solitude. Être seul. Être sans rien faire. Être sans. Être.

Ce soir j’étais bien seul, loin de mes amis et de ma famille. Peut-être aussi avais-je passé trop de temps à consulter les infos sur une France piquée à vif par un pouvoir arrogant. Après l’annonce du recours au 49-3, j’avais eu des nouvelles des uns et des autres, mais cela n’avait que redoublé mon sentiment d’éloignement. J’étais seul. Mais au moins, je n’étais pas dans le même pays que Macron. Et puis, moi aussi j’avais mon Manu, et il était bien plus sympa. 

Je sortais de ma chambre pour prendre l’air sur la terrasse. Je trouvais mon hôte assis au sol sur une natte, dans la pénombre. Il m’invitait à le rejoindre. Sans échanger un mot, nous observions les lumières s’agiter sur Omkareshwar. Les tambours vibraient toujours en rythme. J’étais hypnotisé par la vague ininterrompue de pèlerins empruntant le pont principal. Elle s’écoulait jour et nuit, sans faiblir. Quand Manu eut fini de mélanger l’herbe dans le chillum, il me proposa de l’allumer. Bhang ! 

Je ne me souviens plus de toutes nos discussions cette nuit-là. Me reste toutefois ces mots où Manu m’explique avec calme qu’il est possible que nous nous connaissions depuis plusieurs vies, lui et moi. Sinon pourquoi serais-je venu aujourd’hui sur l’île des dieux et jusque dans sa demeure ? J’avais envie de répondre que j’avais trouvé son adresse dans la liste du Lonely Planet. Mais j’aimais mieux l’idée puissante qui m’invitait à voir dans l’autre un ami oublié. Je n’étais plus seul, peut-être que je ne l’avais jamais été. 

On se recroiserait dans des vies futures, c’était sûr.

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