Partie 9
17/03
Après quelques zigzags, je visais au cœur : l’État du Madhya Pradesh, littéralement « la province centrale ». Je voulais découvrir ce qui se cachait sous l’épaisseur des caractères d’imprimerie, à l’endroit précis où les lettres I-N-D-I-A recouvrent le fond de carte. On m’y promettait l’Inde des Indiens, le noyau dur, l’Inde millénaire. Sa force d’attraction gravitationnelle s’exerçait jusqu’en France, où avait résonné l’invitation au voyage.
Je rejoignais désormais le trou noir. L’œil du cyclone. Le nombril des dieux. Me vient à l’esprit cette image de Brahma, créateur de l’univers, surgissant d’une fleur de lotus apparue dans le nombril de Vishnu endormi. S’il arrive aux dieux de se regarder le nombril, alors j’étais au bon endroit pour observer ce continent tout entier sorti de leurs songes.
Plus qu’un point, c’est un trait qui m’attirait. La Narmada suscitait mon enthousiasme jusque dans l’écoulement chantant de ses syllabes. C’est un fleuve qui ne fait rien comme les autres : il traverse le pays d’est en ouest, direction la mer d’Arabie, tandis que la plupart des grands coups d’eau se déversent à l’opposé dans le golfe du Bengale. La rivière est sacrée parmi les fleuves sacrés : même la déesse du Gange s’y rend une fois l’an, sous la forme d’une vache, afin de se nettoyer de ses impuretés. La Narmada est tout bonnement la fille de Shiva himself, née de sa divine sueur un jour de canicule. Va faire mieux !
Ainsi depuis des millénaires, des pèlerins s’y baignent pour se laver de leurs péchés. Les plus dévoués, ou ceux qui ont le plus à expier – quand ce ne sont pas les mêmes – partent de l’embouchure et remontent à pied le cours du fleuve jusqu’à sa source, mille deux cents kilomètres plus haut, en s’écartant le moins possible du rivage. Ils redescendent ensuite lentement par l’autre berge, conservant toujours la rivière sur leur droite, sans jamais la traverser. Il s’agit d’un périple que l’on entame pour plusieurs années d’un pas léger, à un moment de son existence où l’on peut se décharger de toute responsabilité terrestre, afin d’avancer dans le plus grand dénuement.
Pour ma part, j’ai préféré le bus. J’arrivais directement à Maheshwar, petite localité au passé glorieux qui trempe ses pieds dans l’eau, à quelques quatre-cents kilomètres en amont du delta. Il s’agissait encore de viser le cœur : devant moi, au-delà des berges de la ville, au milieu du lit de la Narmada, sur un caillou affleurant, se dressait le temple de Baneshwar. Ce modeste sanctuaire est considéré par les hindous ni plus ni moins comme le centre de l’univers ! Et après on dit que c’est nous les marseillais qui exagérons…
J’arrivais peut-être au centre du monde, mais j’étais surtout ravi d’y céder ma place ! C’est qu’à force de s’arrêter dans la rue toutes les cinq minutes pour prendre des photos, on se prend vite pour une célébrité… Premier constat en descendant du bus : ici je retombais dans un relatif anonymat. Même en étant le seul occidental du coin ou presque, les indiens me croisaient avec indifférence ou au mieux un léger étonnement. Le nombre de selfies quotidiens chutait drastiquement. Je trouvais cet accueil reposant.
En fait, Maheshwar dans son ensemble se révélait accueillante. Une fois franchie l’enceinte fortifiée délimitant la vieille ville, je découvrais des ruelles labyrinthiques à l’abri des véhicules et des klaxons régnant partout ailleurs. C’est à la faveur de pareille errance, qu’à l’ombre d’une place arborée, je tombais sur une maison affublée d’un panneau « home stay ». Pour la suite du séjour, je louais ainsi une chambre chez Girish, ses enfants et petits-enfants.
A Maheshwar, tout commence et se termine sur les ghats, ces quais en palier dont les dernières marches plongent directement dans le fleuve. Dès les premières lueurs, pèlerins et locaux descendaient jusque dans le courant pour s’y laver et prier, portant un peu d’eau avec leurs mains jusqu’au-dessus de leur tête, en direction du ciel encore rose.
Plus tard, les femmes battaient le linge qu’elles exposaient au soleil déjà brûlant. Ces grands carreaux de couleurs, saris et autres couvertures, égayaient les berges de leurs motifs bariolés. Quand cognaient les heures les plus chaudes, j’optais pour une sieste stratégique dans mes quartiers. A l’occasion, je risquais l’insolation pour le plaisir d’observer les plongeons improbables réalisés par des groupes de nageurs amateurs. J’allais récupérer de mes crampes de rires avec un rafraîchissement en terrasse ou un goûter en compagnie des plongeurs.
Et puis en fin d’après-midi, c’était déjà l’heure de retrouver les ghats. Fleurs et chandelles étaient déposées dans le courant pour les prières du soir. Le soleil couchant s’étalait alors une dernière fois dans l’espace, comme pour mieux s’admirer dans les reflets à la surface de l’eau. Ces éclats vespéraux se révélaient plus saisissants encore que ceux de l’aube. En tout cas, j’essayais de m’en convaincre, puisque mes services aux aurores n’étaient pas toujours assurés… Mais du mieux que je pouvais, j’adoptais le rythme de ces jours entrecoupés qui s’écoulent comme la marée, montant et descendant vers et depuis les ghats.
« Maheshwar : matin et soir ! » Ça sonne pas mal, non ? Matin et soir, le soleil se lève sur la Narmada, depuis l’amont du fleuve, et se couche encore sur la Narmada, en direction de l’aval. L’un et l’autre poursuivent la même course d’est en ouest. Sur les ghats exposés plein sud, un autre ballet se rejoue sans discontinuité depuis des siècles. Pétales, gouttelettes, flammèches emportées par la brise… Matin et soir. Assis sur les pierres chaudes, j’œuvrais à mon rôle de figurant allant et venant dans la répétition de ces cycles immémoriaux. Je touchais presque à quelque chose d’éternel, oui.
Enfin, quand un drone ne venait pas vrombir au-dessus de ma tête, parce qu’un jeune couple surjouant les époux princiers, réalisait là ses photos de mariage. Il y a toujours quelqu’un ou quelque chose pour faire du bruit en Inde, c’est comme ça. Si j’étais à la recherche d’une vérité immuable, il valait mieux que je me penche de ce côté-là. A l’instar de ce soir où, méditant sur les marches, je fus troublé par un adepte faisant la planche en croix au beau milieu de la rivière. D’une main il tenait une conque, ce coquillage dans lequel il soufflait un terrible son de cor. De l’autre, il agitait ce qui s’apparentait à une paire de castagnettes. Quelle dévotion. Bruyante, mais quelle dévotion.
J’aimais la tombée du jour. En particulier ici : après une journée sous un soleil de plomb, le couchant sonnait comme une récompense. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours chéri ce moment de flottement, lorsque les minutes s’en trouvent comme suspendues. L’air se rafraîchit et suggère une attitude désinvolte. Dans les couleurs changeantes qui habillent les façades, on trouve comme un défi à chaque fois renouvelé à l’encontre du monde. Les ombres portées elles-mêmes encouragent à se voir plus grand qu’on ne l’est. Ce n’est plus vraiment le jour, mais pas encore la nuit : dans cet entre deux, depuis ce point d’équilibre précaire, tout peut basculer, tout est encore possible.
Je me souviens enfant, quand ma mère m’envoyait chercher le pain dans ces eaux-là. Dans la rue je m’élançais sans le vouloir, je m’observais en train de courir, irrésistiblement. J’apprivoisais ce frisson, pris dans le champ électrique d’une foudre intime prête à cogner sur mon âme à chaque foulée. Même lorsqu’il était certain qu’il ne resterait pas assez de monnaie pour acheter une pâtisserie supplémentaire, je me portais chaque fois volontaire. Car c’est l’instant lui-même que je m’en allais déguster. C’était lui, mon petit goûter secret. Comme une crêpe, mais en minuscule. Un crépuscule.
Le coucher de soleil, dans cette chorégraphie bien ordonnée, c’était aussi le signal pour aller retrouver Santosh. Généralement, il était là avant moi. Je trouvais le vieil homme au crâne dégarni assis sur les marches, vêtu d’un pagne blanc, en train de contempler la Narmada. C’était sa vie, contempler la rivière. Il venait ici chaque matin et chaque soir, depuis qu’il était né sur ces rives. Il ne s’était jamais aventuré bien loin. Il n’en avait pas eu besoin pour apprécier une vie simple et heureuse, m’expliquait-il dans un éclat de rire.
Comme le voulait la tradition forgée par nous en quelques jours, Santosh me proposait à fumer : un joint de ganja confectionné dans une feuille d’arbuste tropical. A l’issue de ce partage, je sortais de mon sac le paquet contenant les sucreries acquises en ville. Cérémonieusement, je le plaçais entre nous. Nous les dégustions en silence, tandis que les lumières s’allumaient déjà sur les remparts du fort. Ici, tout acte quelque peu réitéré se transforme vite en rituel. Si bien que dans la ritournelle des jours qui se répètent, il nous était aisé d’intégrer l’orchestre, dès lors que nous jouions notre partition sur le bon tempo.
Je ne sais pas dans quelles limites la sobriété de Santosh était choisie ou subie (auquel cas ce n’est plus de la sobriété, mais bien de la pauvreté, fabriquée partout dans les plis de l’économie mondialisée). Nonobstant, il semblait accepter pleinement sa condition. Une vie honnête. C’est ce qu’il m’expliquait dans un anglais limité, mais toujours préférable à mon hindi. De ce que je comprenais, il avait été le dernier enfant de parents déjà bien âgés. Si ses grands frères avaient pu suivre des études et faire carrière, lui était resté à Maheshwar, à pétrir sa sagesse au contact de la rivière qui aiguillait toute son existence.
Même pour se nourrir, il faisait appel au fleuve. Depuis qu’il n’avait plus de dents, il broyait sa nourriture dans son écuelle à l’aide d’un de ces galets que l’on trouve au fond de la Narmada. Leur forme arrondie et rectiligne rappelait celle d’un lingam, cet objet de culte représentant Shiva. Ainsi tout le long des ghats, on pouvait trouver de tels galets ornementés et idolatrés. Mais pour Santosh, c’était d’abord un pilon de luxe, un cadeau de la déesse !
Il m’invitait chez lui : une pièce unique d’une dizaine de mètres carrés, une paillasse étendue au sol, une ficelle pour suspendre quelques chemises. La maison mitoyenne appartenait à son frère et son neveu, qui veillaient sur lui. A ses dires, toute la rue formait une communauté solidaire. Il était un « pandit » m’affirmait-il, en arborant la cordelette typique de la caste de brahmanes : son destin était d’éprouver les vérités de l’esprit, loin de tout confort. Il éclatait de rire une fois encore.
Un matin de grisaille, je profitais de la plus faible attraction à laquelle nos corps étaient soumis, momentanément libérés du poids de la chaleur, pour m’extraire de l’axe de rotation magnétique de Maheshwar. A la faveur d’une trajectoire parabolique, il n’était pas dit que je n’y retombe pas…


