Partie 6
07/03
La dernière fois que j’ai ouvert ce journal, je quittais Palitana par le bus de nuit. Tandis que l’on avoisinait là-bas les quarante degrés en milieu de journée, j’avais dans l’idée de me mettre au frais plus au nord, du côté de l’unique station de montagne du Rajasthan : Mount Abû et son lac d’altitude, culminant à mille deux cents modestes mètres au dessus du niveau de la mer.
Le patronyme de la ville porte encore la trace de l’occupation coloniale : les administrateurs anglais y trouvaient un refuge confortable face aux chaleurs d’été sévissant dans les plaines arides alentour. Par ailleurs, il s’agissait encore une fois d’un haut-lieu de pèlerinage jaïn. Considérant mon teint pâle et mes récentes accointances monastiques, le chemin vers ces hauteurs me semblait donc tout à fait convenu. A défaut d’être tout tracé. Car en fin de compte, je n’ai pas trempé un seul orteil dans le lac Nakki, ni même éprouvé le frisson tant espéré de ses nuits fraîches. Tout juste ai-je pu contempler sa ligne de crête se découpant au loin sur l’horizon, tandis que je traversais le paysage tout en bas, dans la plaine.
Entre-temps, la vie m’avait déjà entraîné autre part. “Life is what happens to you while you’re busy making other plans”, comme dit le chanteur. “Le chemin se fait en marchant”, préfère le poète. J’aimerais faire le récit de ce détour devenu itinéraire principal. Qui sait, conter les faits pourrait me donner l’occasion d’une digression sur l’imprévu et les façons de l’accueillir pendant le voyage…
Le bus de nuit venait de me déposer à quatre heures du matin en plein cœur de la métropole d’Ahmedabad – zone de transit inévitable pour tous les voyageurs de la région. Je redoutais légèrement cette arrivée nocturne. Qu’allais-je faire jusqu’au lever du soleil ? Qu’attendre de cette jungle urbaine peuplée de millions d’habitants ? N’était-il pas risqué d’errer ainsi dans les rues ?
Je me préparais à être sur mes gardes – et je n’appréciais guère cette contrainte. Elle est coûteuse en énergie. C’est fatiguant de voir le monde extérieur comme un danger : tous les sens sont en alerte, jusque dans les marges de la perception. Chaque rencontre, chaque proposition, exige d’être examinée, remise en doute. Même un acte généreux apparaît comme suspicieux. Surtout un acte généreux. En fait : il s’agit d’imaginer le pire.
Quelle angoisse ! Est-il vraiment nécessaire de s’abîmer l’esprit à brosser un si sombre tableau ? Alors bien sûr, tant que les scénarios alarmistes demeurent cloîtrés dans la partie du mental qui les fait naître, ce n’est que prudence raisonnable. Mais passé un certain point, je ne sais pas si cette attitude ne provoque pas en fait les situations dont elle est censée nous prévenir. Une fois qu’on se met à voir des monstres sous son lit, cesse-t-on jamais de se faire des films ? A quel moment le projectionniste devient-il prisonnier de son propre cinéma ? C’est qu’on s’habitue vite à vivre au milieu d’épouvantails que l’on a soi-même dressés…
Alors dès mes premiers pas à la sortie du bus, j’ai balayé du regard le panorama qui m’était offert : grandes avenues, dormeurs blottis sur le trottoir, publicités lumineuses, rires gras, silhouettes regroupées autour des braises, klaxons, vrombissements. Déjà les chauffeurs de tuk-tuks s’avançaient vers moi en hélant : « Hotel ? Hotel ? ». Je me retournais pour progresser dans la direction opposée. Raclements de gorge, chiens errants, sirènes dans le lointain. Derrière le comptoir d’un snack, un cuisinier au visage défiguré : toute la partie droite et affaissée, boursouflée. Dalles en béton, caniveaux, monceaux de déchets fumants. Et pourtant, j’avançais d’un pas léger, surpris moi-même d’être si détendu. Vigilant, mais sans que ça ne me coûte. J’allais demander mon chemin à certains, pas à d’autres. Finalement, tout se passait bien.
S’il faut trouver des motifs à cette fluide adaptation dans ce nouveau paysage, je dirais d’abord l’activité humaine. C’était le milieu de la nuit, et pourtant ça grouillait de monde : fêtards, travailleurs, habitants de la rue. Quelques stands de nourriture égayaient même l’atmosphère de leur lumière et de leurs senteurs. La rue vivante, c’est d’abord ce que j’ai aimé en Inde. Même à ce moment, cette version nocturne restait encore, quelque part, rassurante. Ensuite, il y a le connu : je distinguais devant moi la gare routière d’Ahmedabad et ses mornes terrasses attenantes. Je réalisais que j’étais déjà passé par ici, une fois, il y a quatre ans. Un terrain familier semble toujours moins menaçant.
Dans la gare, il fallut enjamber les corps endormis et supporter l’odeur s’échappant des toilettes publiques pour accéder au seul guichet ouvert à cette heure-ci. Une foule s’y pressait et il était nécessaire de jouer des coudes pour ne pas être doublé. Le jeu m’a fait rire deux minutes puis j’ai renoncé. Après tout, je n’étais pas pressé : des bus qui partent pour Mount Abu, il y en aurait toute la journée. Voici un autre allié précieux dans la détente : le temps libre. L’urgence confine au stress, qui stimule la posture défensive à l’égard du monde, qui à son tour renforce le sentiment d’alerte. Rapidement, on se retrouve à tourner en rond sur le périph’ des psychoses contemporaines, sans jamais réaliser le délire.
J’allais plutôt taper la discute à un chauffeur de taxi, assis sur un muret extérieur. Je l’aimais bien : en dix secondes il avait compris que je ne monterais pas dans sa voiture et il n’avait pas insisté. Au gré des échanges avec lui, je compris qu’il me serait plus facile et agréable de prendre un train qui me déposerait tout proche de mon objectif – osons le mot – alpin. Dès lors, il me fallait me rendre à la gare ferroviaire, située dans un autre quartier de la ville, à une quinzaine de kilomètres d’ici. Je flânais encore ci et là et, peu avant cinq heures, après avoir avalé un goûter, je me décidais à me mettre en mouvement.
Entre-temps, mon ami taxi avait disparu et je montais donc dans le premier tuk-tuk venu. En arrivant, je constatais qu’il s’agissait bien d’une gare, mais l’endroit était étonnamment désert. D’après le GPS de mon téléphone, nous étions sur les tous derniers quais, opposés à l’entrée principale. Mon tuk-tuk repartait dans la nuit, me laissant seul sur les marches.
J’aurais dû doublement me méfier : du chauffeur et de moi-même. Le chauffeur : il aura voulu éviter le long détour par la passerelle autoroutière pour me déposer à l’entrée principale. Moi-même : j’avais encore commis une erreur d’appréciation d’échelle sur la carte. Car il ne s’agissait pas d’une petite gare de campagne, loin de là : les alignements de rails s’enchaînaient jusqu’à se perdre dans la nuit. Ainsi, le pont piétonnier que j’avais devant moi ne me conduirait jamais de l’autre côté. Tout juste me permettait-il de franchir trois maigres plateformes.
Je comprenais que j’étais certainement du côté de la gare destiné aux rames de banlieue, tandis que mon train longue-distance passerait par la gare principale, dont les lumières brillaient là-bas au loin.
Il n’y avait pas de chemin pour s’y rendre à pied : il fallait forcément en passer par cette passerelle autoroutière. Et donc rappeler un tuk-tuk ? Impossible, la plaie était encore trop vive. En réalité, peut-être ce chauffeur n’a-t-il jamais cherché à me rouler. En me déposant, il avait pris le temps de questionner un des rares passants, en hindi, pour s’assurer (me semble-t-il) que le train pour Mount Abu passait bien par ici. Dans le doute, je préférais donc persister dans mon idée selon laquelle, en Inde, rien n’est binaire : certainement y avait-il eu à la fois de la traîtrise et de la bonne volonté dans l’acte du bonhomme. Mais je ne pouvais me résoudre à repartir en arrière. Ni à faire un trop long détour. J’étais si proche, et en même temps si loin…
Je décidais de traverser directement les rails en direction de la gare principale, en cheminant à la perpendiculaire des voies. Je m’avançais d’un pas vigilant. Quelques trains de marchandises évoluaient avec paresse, je patientais pour me faufiler dans leur ombre. Rapidement, je fus coincé par un chantier qui n’était pas sur la carte. J’essayais d’évoluer entre les palissades, au milieu des engins de construction. J’étais seul, dans le bout de la nuit, à tenter de trouver une issue à travers une piste en terre.
Une volée d’aboiements éclata soudain dans l’obscurité : j’entendais la course de plusieurs chiens se ruer dans ma direction. Je détalais à toute allure en priant pour qu’une cloison nous sépare. J’accueillais à tambours battants le stress se propageant le long de mon système nerveux sympathique. Cette fois-ci, d’accord : je voulais bien être sur mes gardes !
Les chiens continuaient de grogner, heureusement de l’autre côté des barrières. Il valait mieux se faire quelques films : prudent, je me résignais alors à contourner le chantier sur deux kilomètres au sud. Après tout, dans ma solitude, face à l’inconnu, un dernier facteur de détente me demeurait fidèle : j’avais tout mon temps. Je n’étais pas pressé de me faire croquer… En y réfléchissant bien, c’était d’ailleurs parce que j’avais inutilement souhaité me rendre à la gare au plus vite, drapé dans ma fierté, que je m’étais exposé à telle situation.
Le détour se fit sans encombres, du moins pour moi, car je fis une belle frayeur au vigile posté à l’entrée du chantier. Endormi profondément sur sa chaise, il se réveilla en sursaut sur mon passage ! Je naviguais ensuite au milieu des buissons et des morceaux de plastiques déchirés, sur un sol meuble inadapté à mes sandales. Je débouchais sur un bidonville. Je n’aimais pas me retrouver au milieu de ces maisons de tôle sans y avoir été invité. À une époque, ça ne me dérangeait pas. Mais entre temps, Mathieu m’avait expliqué son sentiment selon lequel, dans ces moments, il se trouvait comme un voyeur indiscret de la misère. Depuis, son point de vue me collait à la peau.
C’est qu’il devait y avoir du juste là-dedans : non pas qu’il faille se voiler la face quant à cette réalité, mais nul besoin non plus de s’y présenter tel un touriste trop curieux. Un garçon qui m’avait l’air sympathique passa en moto. Je lui fis signe et il me conduisit en quelques minutes jusqu’à l’entrée principale de la gare. J’avais mis près d’une heure pour m’y rendre, à la faveur de mon « raccourci ».
Le jour se levait. En patientant sur le quai – cette fois-ci le bon – je partageais le thé avec un vieil homme qui vivait là, sur les bancs de la station. Ce genre de rencontre dans le petit matin, c’est souvent l’occasion de découvrir des histoires de vie incroyables, qui poussent à mettre en perspective nos certitudes occidentales. Bon, l’homme a préféré interrompre notre discussion pour invectiver des esprits que lui seul semblait reconnaître dans les rayons du soleil levant. Je n’ai pas tout compris.
Deux heures plus tard, je montais dans le train pour Mount Abu. Je quittais enfin Ahmedabad.



Images d’illustration DR