Partie 2
27/02
C’est aujourd’hui seulement que je prends conscience de l’allure spectrale de ma journée d’hier, la première de ce voyage. Heure après heure, un environnement changeant et foisonnant s’est imposé à moi, comme un tissu d’impressions superposées sur la trame d’un rêve nébuleux. À moins que ce ne soit mon propre corps qui ait perdu en consistance, flottant à travers l’espace et le temps, comme perdu dans une bulle de brume. L’un ou l’autre – cela revient au même en termes de ressenti sur l’échelle de la météo de l’âme.
C’est que, tout de suite en sortant de l’aéroport, je me suis retrouvé immergé sur, par et dans cet autre continent dont je ne pouvais pas me réveiller. Il y a moins de vingt-quatre heures j’étais devant la mer à Nice et ce voyage n’était rien de plus qu’une idée. Quand soudain voilà que c’était ma seule réalité : j’étais en Inde. Il faut un certain temps à l’esprit pour s’acclimater, d’un décor à l’autre. Nos cerveaux de primates sont encore câblés pour apprécier les changements offerts, tout au mieux, par la modeste journée de marche d’un bipède : la rapidité insensible de l’avion est venue se fracasser contre mes neurones erronés. Une nuit de sommeil venait de disparaître dans l’intervalle du trajet, et le matin naissant m’invitait ici à ignorer la fatigue pour amorcer l’exploration.
Alors j’ai marché, marché, marché. J’ai fait la sourde oreille aux conducteurs de tuk-tuks et autres taxis. Rapidement je me suis retrouvé à longer une voie rapide obscurcie par une large passerelle routière. Eaux croupies, soubassements encombrés de baraques de bâches et de bois, voix m’hélant pour m’arrêter. Je devais continuer, emporté par ce flux de nouvelles sensations. Tout à la fois excité et craintif, j’ai marché, marché, marché. Sans vraiment me rendre compte que j’errais. Dans une gare bondée, dans un train urbain, sur des terrains vagues où des enfants jouaient au cricket ou au football.
Déjà j’avais quitté les abords de l’aéroport, résidentiels et pauvres, pour le cœur de la ville proprement dite. Étonnant, comme les devantures de chaînes de magasins ont agi sur moi telles des bouées me permettant de maintenir un peu la tête hors de l’eau. L’enfant du capital pouvait retrouver des repères occidentaux : Starbucks, Zara, Apple. Et puis, c’est aussi devant les vitrines que les touristes sont attendus, à leur place. Ici, j’avais moins l’impression de déranger, d’être un voyeur de la misère. Bien sûr la misère était toujours là, à chaque coin de rue, et la dissonance cognitive n’avait pas fini de tinter sur les clochettes de mon esprit déphasé.
J’ai commencé à réaliser mon décalage dans ma difficulté à apprécier les distances sur la carte : je pensais faire un court crochet par la plage, je m’engageais en fait sur un détour de plusieurs kilomètres, incapable de prendre la mesure de la surface qu’occupe une ville grande comme Mumbai. Alors j’ai continué à marcher, marcher, marcher, comme un fantôme blanc au milieu des indiens tannés.
J’étais blanc, ça se voyait comme mon nez rose écrevisse au milieu de la figure. Bien sûr que je me sentais décalé. Les yeux se posaient sur moi et ne me quittaient plus. Mais plus encore qu’immigrant, je me sentais débutant. C’était certain, tout le monde savait que je venais d’atterrir. Mon regard s’élevait pour s’intéresser à la forme des arbres, aux couleurs des fenêtres, je me retournais au moindre bruit d’oiseau : tout dans mes déplacements indiquait que j’étais neuf à ce monde. L’errance continuait. Je développais des comportements erratiques, changeant de direction inopinément. Je faisais demi-tour, comme si j’avais oublié quelque chose chez moi. Comme si j’avais un chez moi. J’étais ivre, tout simplement.
Ruelles, bazars, chantiers. Et même un tournage avec foule de figurants dans un délire chorégraphié. Pour me ressaisir, je me suis fixé des objectifs : trouver mon dortoir, acheter une carte sim locale, me renseigner sur les trains pour quitter la grande ville. Mais je n’obtenais que des résultats pour le moins brouillons. Lorsqu’un passant m’indiquait à droite pour trouver le magasin de la compagnie téléphonique, je partais à gauche pour suivre le chemin supposé de mon hôtel. Les plans se bousculaient dans ma tête. En même temps, à chacune de mes questions, j’obtenais des réponses opposées de la part de mes différents interlocuteurs. J’étais peut-être en train de m’intégrer, en fin de compte.
C’est ça. Sans le vouloir, mon esprit initiait le nécessaire travail d’épuration de mes catégories binaires. Gauche, droite, oui, non, cela ne me serait plus d’aucun recours. Enfin si, mais non. Disons que les frontières seraient moins nettes. Les ponts, plus subtils. Ici, une même question pourra recevoir plusieurs réponses valables. Les gens préfèrent dodeliner de la tête et ça veut tout dire. Il y a quelques années j’avais su avancer à travers ce brouillard et voilà que, comme à vélo, je commençais à retrouver les délicats équilibres requis : ça ne s’oublie pas.
Bon, l’ivresse à vélo, c’est pas simple non plus. Alors oui, je me demandais par moment ce que je foutais là, mais est-ce que partout, tout le temps, tout le monde ne se pose pas la même question ? Dans la chaleur étouffante d’un passage piéton souterrain, en remontant la foule à contre sens, c’est juste qu’elle apparaît avec plus d’évidence.
A la mi-journée, j’avais retrouvé mon hôtel, du wifi et mille petites surprises qui font le charme toujours étonnant de ce pays : petits temples coincés entre deux immeubles en ruine, échafaudages en bambous, ouvriers plongeant dans les égouts au milieu de la circulation incontrôlable. C’est le bordel, et pourtant, ça tourne.
Une sieste, une assiette de riz cuisiné et avalé sur le trottoir, et je reprenais ma découverte des rues un peu moins déboussolé, au milieu des stands des vendeurs de la « fashion street ». J’ai rencontré Noor aussi, qui partage ma chambre, un musulman de mon âge. Il m’a fait découvrir de délicieuses crèmes glacées et l’on s’est promené ensemble jusqu’à la nuit.
Je n’étais plus isolé, la bulle était crevée. La solitude des premières heures m’avait permis d’accueillir des sentiments que j’aurais autrement enfouis sous un bavardage de circonstance, mais elle avait été assez éprouvante pour aujourd’hui. C’était bon de pouvoir rire avec un copain.
J’ai ouvert mon livre de chevet pour la forme puis j’ai sombré instantanément dans un sommeil profond.


