Partie 22 – Épilogue

23/05

Comment terminer un journal de voyage ? Il n’y a pas de début, il ne peut pas y avoir de fin. C’est un morceau de vie : elle se déroulait avant, elle continuera après. Tu es entré dans ces pages sans que j’introduise qui, pourquoi, comment. De même, il faudra en sortir sans répondre de rien, comme on claque une porte.

Tentons tout de même un bilan. A en croire les dates inscrites au début de chaque partie – tiens, elles trouvent enfin leur utilité – les premières semaines ont fait l’objet de prises de notes plus régulières, plus rapprochées, avant que la mise à l’écrit ne se détende et ne s’étire dans le temps. Ainsi le premier mois (sur trois) condense à lui seul la moitié des parties (onze sur vingt-deux). 

Exactement comme dans un voyage les premiers jours semblent les plus longs. Parce qu’ils sont les plus pleins, parce qu’ils regorgent de mille nouveautés. Au bout d’une semaine, lorsqu’on pense à chez soi, ça semble déjà si loin. On continue d’avancer dans cette abondance et puis sans prévenir, un jour, survient la bascule. On ne s’en rend pas compte, mais à partir de ce moment, le temps s’écoule de plus en plus vite. La dernière semaine, c’est à peine si elle existe. On sent que bientôt tout sera terminé : on voudrait retenir les jours, mais ils glissent entre les doigts. 

Aux deux extrémités, ce sont pourtant les sept mêmes unités de temps…

Si je me fie à la longueur des pages, il semble en revanche que la seconde moitié du journal renferme les parties les plus copieuses. Ce second phénomène est bien sûr lié au premier. 

Il faut comprendre que l’écriture des premiers jours répondait à un besoin : poser sur papier le trop-plein d’expériences, comme pour mettre une distance avec cette nouvelle intensité. Dans les rues de Bombay jusque dans le golf du Gujarat, les lignes fusent à l’instant, dans un mouvement brusque, éclatant, cathartique. On passe à autre chose, et le lendemain ça recommence, tout aussi frénétique. 

L’écriture des semaines suivantes est plus reposée, mais aussi plus étalée. Elle se retourne sur le lieu de villégiature qui vient d’être quitté, elle prend le temps de digérer ce qui a été vécu. Elle répond en fait à un autre besoin : comprendre ce qui s’est passé. Sur le moment, on vit les choses. La tête dans le guidon, on ne sait pas encore ce qui compte, on ne saurait pas l’écrire. Il faut attendre d’avoir quitté Maheshwar, Pachmarhi ou Chitrakoot, pour se retourner. On s’étonne alors soi-même de la sélection de moments qui s’opère sur la feuille.

D’une extrémité du voyage à l’autre, ça fait beaucoup des mots. Un sacré paquet même.

J’ai gratté tant de pages. Et pourtant j’ai l’impression de n’avoir rien dit, d’être passé à côté.

Aujourd’hui j’erre pour la dernière fois dans les rues de Delhi. Comme pour mon premier jour, j’arpente une mégalopole. Et demain je ne serai plus là, de surcroît. Donc l’aiguille de mon sensouillomètre retrouve un niveau élevé : je redécouvre tout, à nouveau. Ce que je vois n’est dans aucun de ces chapitres.

Je me promène et je réalise que tout le réel n’a jamais atteint une seule ligne de ce journal. Tout est là dehors, rien de vivant dans mes notes. Désolé, j’aurais au moins essayé. 

L’autre fois à Bénarès, j’ai voulu écrire, tout joyeux que j’étais, sur « la meilleure journée du voyage » que je venais de vivre. Et puis j’ai renoncé quand j’ai compris que j’étais en train de fabriquer un bel emballage pour une boîte vide. Il ne restait déjà plus rien à l’intérieur. J’avais voulu enfermer ce trésor dans un papier cadeau qui, certes, aurait pu être joli, mais le cadeau lui-même demeurait inexorablement dehors, tout autour, gigantesque. « Mais oui, mon couillon ! », j’ai posé le stylo et je suis retourné me promener. 

L’effort est vain et malgré tout je voudrais tout raconter. Vingt-deux sections et je n’ai rien dit par exemple, sur ces voyages en train, qui sont peut-être plus mémorables encore que les villes reliées grâce à eux. Ça grouille, ça secoue, ça défile (lentement) pendant une nuit entière. A chaque arrêt, il y a des petites mains qui se faufilent jusqu’au cœur des wagons pour vendre à boire et à manger. On repart et on découvre qu’on est plus nombreux encore et on se demande comment c’est possible, sachant que les valises étaient déjà transformées en couchettes et que le contrôleur avait dû jouer les Moïse pour se faufiler dans le couloir. 

Tant de chapitres et je n’ai pas pris le temps non plus de raconter l’Inde à cinq heures du matin. On fait un tour dehors, tout le monde est déjà là, mais il n’y a pas encore de commerces à faire tourner. Dans la rue, le peuple est pénard, en train de se brosser les dents ou de faire ses prières. Dans toutes les villes, il y a la même mélodie qui fait le tour des quartiers, portée par des voix d’enfants. J’ai longtemps pensé qu’elle provenait des temples, mais j’ai découvert il y a peu qu’elle accompagnait en fait les camions-poubelles !

La rue, la rue, la rue dont je ne pourrai jamais tout dire. Les parfums d’encens qui s’échappent de toutes les maisons. Les intonations chantantes des vendeurs ambulants. Le linge qui sèche devant les temples. Shiva, Shiva et encore Shiva sur toutes les devantures (tu te verrais, toi, bouffer dans un resto où il y a Jésus en peinture sur chaque mur ?). Et ces fringues de contrefaçon incroyables ! Un jour j’ai vu une paire de basket dont la marque était juste « Black Friday -70% », avec logo et tout. 

Aux côtés de ces pépites presque oubliées, reposent tous ces endroits pas assez remarquables pour être pris en photo. Toutes ces rencontres éphémères qui n’ont pas été couchées par écrit. Tous ces moments trop moyens pour en dire quelque chose. 

Une sortie méridienne pour aller chercher des fruits, un saut au-dessus du caniveau, un sourire. Ceux-là brillent dans le firmament de mes souvenirs. On pourrait les croire mal-aimés, mais ils sont des trésors secrets que je porte sans rien dire. 

Et puis, il y a ces joyaux sans pareil, qui luisent par leur fulgurance : les moments vécus, aussitôt perdus de vue. Des étoiles filantes. Des bouts de vérité dont on n’a même pas su faire un souvenir. Ils glissent sur le présent sans s’accrocher dans la mémoire. On ne peut rien en dire, ils ne nous appartiennent pas, ils ne font que nous traverser. Ce sont eux les plus beaux : les volés. Dérobés à nous-mêmes. Ceux-là ont su rester vivants. 

On ne peut rien en dire et quand bien même on pourrait, on ne le saurait pas. Moi je ne le saurais pas, en tout cas. Ah, comme il est délicat de parler du beau, du cœur, de l’amour ! Dans ce journal, il m’a été bien plus facile de raconter les galères, les obstacles, les désaccords. C’est évidemment plus facile que de chercher à dire l’indicible.

Dans mes histoires, j’ai parfois aimé me moquer, c’est vrai. Et j’ai souvent fait preuve d’une mauvaise foi malicieuse, face à toute cette folie que je ne comprenais pas. Mais c’était à chaque fois pour ne pas dire, en l’absence de mots, tout mon amour pour cette vie des Indiens. Pour la gentillesse dont ont fait preuve à mon égard, toutes les personnes croisées sur mon chemin. 

C’est juste incroyable ! Je le dis humblement : merci à eux. Quand on voyage dans un pays dont on ne connait même pas la langue, il faut accepter d’être tous les jours dépendant de la bienveillance des autres : pour trouver un bus, pour trouver où manger, où dormir, et pour mille choses encore… On ne peut qu’être humble, tenu dans cette position. 

Merci. 

Je remonte une dernière fois vers mon hôtel. Je baisse la tête pour éviter les fils électriques qui traversent la rue. Je m’écarte pour laisser passer une mère et sa fille. Je me fais doubler par un chien qui boite. Un tuk-tuk arrive déjà en face. Soudain, sous un porche, j’entends une porte qui claque.

Merci à toi d’être allé au bout de ces aventures !

Ce journal est dédié à la petite Léna.

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