Partie 21
20/05
On aurait dit plusieurs voix se dissimulant derrière une même note. Dans l’arrière-boutique, le grand-père faisait délicatement vibrer les cordes pincées du tanpura, un luth à long manche. Un seul vrombissement suffisait à donner vie à une toute une riche portée de sonorités. Chaque éclosion phonique délivrait quelque chose d’inédit, en même temps qu’elle demeurait intimement liée à ses grandes sœurs. Sous ses doigts, le musicien donnait corps au jivari, ce bourdon harmonieux à partir duquel se déploie toute la musique traditionnelle indienne.
Son fils s’empara des tablas, de petits tambours fonctionnant par paire. La pièce regorgeait de nombreux instruments, dont certains étaient encore en cours de fabrication. Dans un mouvement de tête répété, il chercha le tempo. Puis c’est avec la voix qu’il commença à entonner sa composition, dans une série d’onomatopées. Il utilisait le langage fascinant de ces percussions : à chaque syllabe correspondait un coup particulier, frappé avec le doigt.
Enfin il fit vibrer les peaux de chèvre tendues sur les fûts. Je restais émerveillé par la dextérité nécessaire pour délier ainsi ses doigts, chaque frappe digitale se trouvant parfaitement dissociée de ses voisines.
Mais le plus impressionnant resta le moment où Karl, mon ami finlandais, osa rejoindre le duo en s’emparant d’un sitar, cette célèbre guitare indienne à vingt cordes – toujours cette exagération nationale. D’abord hésitant, le jeune homme prit rapidement confiance en sa mélodie et son jeu put alors se décontracter.
Un passant, touché, s’était arrêté dans l’embrasure de la porte dérobée de l’atelier. Lui et moi, il ne nous restait plus qu’à savourer des oreilles, silencieux devant la belle affinité qui s’étrennait entre les trois musiciens assis au sol.
Et oui, Varanasi, pour qui ça n’était jamais assez, était aussi réputée comme capitale des arts et des savoirs. A travers les âges, ses murs avaient abrité de nombreux penseurs, poètes et autres compositeurs. La qualité de son artisanat musical faisait encore aujourd’hui sa renommée.
Cette présence artistique, conjuguée au cadre enchanteur de son architecture en bord de Gange, contribuait à ce que de nombreux films choisissent la cité pour décor. J’avais justement rencontré Karl le matin-même, sur un plateau de tournage.
Après seulement quelques jours en ville, je m’étais retrouvé à jouer les figurants pour une série télé bollywoodienne exportée jusqu’ici. L’occasion s’était présentée tandis qu’un matin je cherchais un copain indien rencontré la veille. Je ne le trouvais pas à notre point de rendez-vous, mais à la place il y avait Pappu, qui me proposait de rejoindre la production.
Il était tôt mais Pappu transpirait déjà à force d’essuyer les refus des touristes occidentaux. Les voyageurs soupçonnaient une possible entourloupe, ou bien ils n’avaient pas le temps de sacrifier plusieurs jours loin des activités touristiques.
Pour ma part, je choisis de croire que c’était lui, mon rendez-vous, après tout. J’acceptais d’aller jeter un œil sur le plateau. Peut-être aussi fus-je motivé par le souvenir de mon incursion fortuite sur un tournage de rue, lors de ma toute première journée d’errance dans Bombay.
Cette fois, les scènes prenaient place dans un bâtiment avec cour intérieure, maquillée pour l’occasion en un « backpacker hostel », ces dortoirs conviviaux pour jeunes voyageurs. L’intrigue principale de la sitcom impliquait le personnel de l’hôtel et divers clients. Pour faire plus authentique, la production faisait appel à quelques blancs. Il s’agissait simplement de traverser l’arrière-plan, d’apparaître attablé en train de siroter une limonade, ou encore de jouer au ping-pong avec d’autres touristes.
C’est ainsi que Karl et moi furent payés pour boire des coups et faire des blagues avec les figurants indiens, dans un simili-hôtel plus charmant encore que celui dans lequel je résidais en réalité !
A vrai dire, ces bons moments se sont surtout déroulés entre les prises, car malgré les nombreuses heures passées sur place, nous ne fûmes appelés que pour deux courtes scènes. Ce fut cependant une belle occasion de découvrir le process de fabrication d’une série, tout en discutant avec les acteurs et les techniciens. Et en profitant du buffet à volonté. J’espère pouvoir un jour découvrir le résultat…
Bénarès, cité des arts et du savoir, devait aussi sa renommée à son université. Elle accueillait plusieurs dizaines de milliers d’étudiants, s’initiant à toutes les disciplines, des plus rigoureusement scientifiques jusqu’à l’astrologie indienne.
Quelque part entre les deux, se situait la spécialité qui me tient à cœur et je décidais d’aller faire un tour au département de sociologie, afin d’échanger avec quelques collègues.
Je me rendais un après-midi sur l’immense campus qui s’étendait au sud de la ville. J’étais tout de suite charmé par les nombreuses zones boisées et les bâtiments anciens et raffinés qui y trônaient. Balcons orientaux dissimulés derrière des palmiers. Parcs pour amoureux avec pelouses et sculptures en béton des années 1920. Clubs informels de lecture, politique, poésie, se réunissant sous les kiosques…
La place grouillante de vie, entre la bibliothèque principale et le temple central, faisait également plaisir à voir (un temple dans une université !). Dans les salles de cours, les bureaux en bois abîmés par le temps me rappelaient ces bons vieux bancs de la faculté d’Aix-en-Provence, disparus depuis la rénovation.
Quelle chance avaient les jeunes qui étudiaient ici ! Bien sûr, ils s’étonnaient de ma remarque, eux qui rêvaient plutôt de venir étudier en France – si seulement ils avaient vu la gueule de notre campus. L’institut des technologies offrait même un atelier de fabrication ouvert aux étudiants ! (un fab lab dans une université !) Mais au moins, ces derniers reconnaissaient-ils que ce cadre vert et gigantesque avait quelque chose d’unique et de captivant.
Dans la chaleur de l’été, une ambiance bien connue de fin de semestre se répandait à travers les rues. Les cours étaient terminés, chacun révisait maintenant ses examens. Dans un français parfait, Apoorv et Subhash me proposaient de les suivre jusqu’au musée (un musée dans une université !).
En discutant avec eux, il me semblait que tous les étudiants du monde n’étaient finalement pas si différents. Subhash étudiait les lettres françaises. Il m’expliquait, entre deux citations de Victor Hugo, que les sections littéraires et artistiques menaient ici les luttes pour les droits des étudiants. Ceux qui étaient inscrits dans les départements scientifiques, de leur côté, restaient plus « dociles », selon les termes d’Apoorv.
Peut-être que Subhash fût emporté par les discours révolutionnaires qu’il était en train de clamer, mais quand un officiel du musée vint lui rappeler qu’il était interdit de sortir son téléphone dans la galerie, il répondit avec une certaine arrogance. Bien sûr, je n’ai pas saisi la conversation en hindi, mais le ton se passait de sous-titres.
Il était prêt à brandir haut son poing sur les barricades de la liberté, quand cinq gardes habillés comme des flics vinrent l’escorter sans discuter vers la sortie. Social-traîtres ! Je tentais un piquet de grève parodique devant le bureau des gardes pour les amadouer, mais Subhash finit par ressortir sans blâme et avec son téléphone. Il avait bien saisi la culture française, le jeune !
Je revis quelques fois mes amis étudiants. Mais généralement, après le crépuscule, je rejoignais d’autres rebelles : Sushil et sa bande de pirates. Sushil tenait la barre sur une embarcation qui proposait aux touristes la traversée des ghats. Notre rencontre fut de celles, inexplicables, où l’on croit se reconnaître. De son côté, je ne sais pas ce qui l’a conduit à m’aborder. Mais du mien, sa silhouette et les traits de son visage m’évoquaient un Alix tirant vers la cinquantaine – si ce dernier n’était pas devenu gros (punchline gratuite pour mon ami de toujours).
Sushil m’invitait à le rejoindre à bord, gratuitement. Le bateau pouvait accueillir une cinquantaine de personnes sur le pont, tandis que nous étions seuls lui et moi à la poupe. Alors que nous descendions le Gange, il développait les plis de son histoire. S’il officiait en ce moment sur le bateau d’un ami, ici dans sa ville natale, il était autrement du genre vagabond. Ses connaissances en mécanique le conduisaient à travailler un peu partout en Inde, et jusqu’au sommet des montagnes népalaises où il allait réparer les générateurs alimentant en électricité plusieurs installations scientifiques.
Il y a une vingtaine d’années, Sushil avait rencontré sur les ghats de Bénarès un homme qui l’avait inspiré pour la vie : Baba Das, un moine hindou venu d’Italie. Dans les années 1970, le jeune Alessandro était venu en vacances sur les bords du Gange, puis il n’était jamais reparti, devenant Baba Das – disparu il y a peu. Sushil avait appris l’anglais à ses côtés, et depuis il s’exprimait dans la langue de Shakespeare avec un étonnant accent italien.
Par la suite, je découvrirai que mon ami s’adonnait aussi à la sculpture sur pierre et aux percussions. Surtout, il était initié aux connaissances de l’ayurveda, la médecine traditionnelle indienne dont il me partageait quelques principes. De manière générale, Sushil débordait d’histoires sur la mythologie hindoue.
J’aimais sa capacité à s’enthousiasmer pour tous ces différents domaines de connaissance. Mais quand on abordait les légendes des dieux de l’Inde, là, ses yeux devenaient carrément habités d’une folie triomphale. Son regard en était presque terrifiant.
Nous nous retrouvions avec mon ami, Govind et quelques autres membres de l’équipage sur une petite barque à l’écart, au sud de la ville. Là, sous la lune, on refaisait le monde en faisant tourner le chillum. Les pirates m’évoquaient les richesses qu’ils trouvaient dans les textes fondateurs de leur civilisation. Ils avaient énormément de respect pour ces anciens qui avaient ouvert le chemin : yoga, musique, épopées mythiques et autres nourritures pour le corps et l’esprit.
Je faisais face de nouveau à cette générosité déjà effleurée en ces pages, d’un certain mode de vie à l’indienne. On avait affaire ici à une vibe qui plongeait ses racines dans les tréfonds des millénaires et qui demeurait vivante, transmise de génération en génération. Un art de vivre, débarrassé des tensions superflues, pour habiter le temps en toute conscience et insouciance. Au-delà des conceptions religieuses, on y apprenait comment prendre soin de son corps et de son mental, dans la détente. En tout cas, ils en étaient persuadés.
Moi, pour m’en convaincre, il me suffisait d’observer leur équipe : ils auraient pu facilement développer leur petit business de bateau. Quand je les rejoignais après les prières du soir, il restait suffisamment de touristes sur les quais pour faire plusieurs allers-retours encore. Mais pour quoi faire ? Dès lors que chacun avait fait son petit billet, ils préféraient s’arrêter de travailler pour se retrouver sur la barque. Sans s’user, ils étaient tranquilles jusqu’au lendemain soir…
Ils s’offraient le bien devenu le plus précieux, quoiqu’à l’origine le plus élémentaire : le temps d’avoir le temps. De lire, de rire, de découvrir. Le temps de vivre. Le temps de se confronter, dans l’intimité de leur expérience personnelle, aux secrets des anciens.
D’autres poussaient le délire plus loin encore : un jour ils quittaient tout pour devenir sadhous. C’était un choix de vie exigeant et respecté.
En Europe, si tu te roulais par terre en plein milieu de la rue, en disant que tu voulais quitter ton job, on te mettait sous cachetons en hôpital psy pour burn-out. Ici, on t’offrait à manger et on te trouvait une paillasse où dormir : vas-y mon frère, explore cette fièvre divine et raconte-nous ce que tu y vois.
Comme Baba Das. Et comme bien d’autres sur les ghats de Varanasi. Les gens se demandaient comment reconnaître les vrais êtres éclairés des faux gourous. Chacun détenait bien sûr ses propres réponses légitimes, selon sa sensibilité et les besoins sur son chemin. Parfois l’échange était fluide, d’autres fois non. Il suffisait d’écouter… son gourou intérieur ! Je me rappelle de ce grand échalas à rastas auprès de qui Karl m’avait convié.
Quand il avait posé la question rhétorique « À quoi sert la méditation ? », je l’avais interrompu pour répondre « À augmenter la productivité des travailleurs dans les bureaux de chez Google » – mon humour n’avait pas été reconnu à sa juste valeur. L’assistant du gourou me regardait d’un air désolé qu’on adresse à ceux qui ne comprendraient jamais. Je restais tout de même écouter le prêche, juste pour observer cet assistant : qu’est-ce qu’il l’aimait alors, son gourou !
À chaque phrase prononcée par le maître, ses yeux fermés approuvaient par des froncements de sourcil, tandis qu’il faisait avancer ses lèvres serrées. Et puis quand il reconnaissait une leçon à venir, ses sourcils se relevaient soudainement et il levait un doigt comme pour nous prévenir : « Attendez, vous allez voir celle-là, c’est la meilleure ». Quand la parole de sagesse résonnait enfin, tout son visage se relâchait pour jouir de cette vérité transcendante.
Quelle dévotion ! Et quel beau chemin spirituel. Avec mon esprit d’occidental, j’étais obligé d’en passer par un yoga de la connaissance – un jnana yoga : il me fallait déconstruire le mental par le mental pour pouvoir aller au-delà. Je poussais mon intellect jusqu’au point où, réalisant sa propre vacuité, il se taisait alors, cédant place à la vie. Mais les indiens pouvaient, eux, sans attendre, remettre toute leur confiance dans les mains d’un gourou, comme ils s’adonnaient sans fin à prier leurs dieux.
Finalement, les uns et les autres nous retrouvions alors dans le même abandon de soi.
Des babas par ci par là pour qui voulait découvrir le précieux lifestyle indien. Et ça faisait des millénaires que ça durait ! Bien sûr, la plupart des Indiens vaquait à des vies drôlement affairées, aux prises comme chacun avec les tribulations du monde moderne. Mais cette way of life demeurait présente dans les esprits. Elle habitait l’inconscient collectif, jusque dans le drapeau national.
Observons-le en partant d’en bas : la bande verte évoquait la nature. Le savoir des plantes de l’ayurveda, mais aussi la proximité quotidienne avec les autres animaux, jusque dans la ville : vaches, chiens, oiseaux de toutes sortes. Et qui disait nature, disait croissance : celle du monde végétal bien sûr, mais aussi celle de l’esprit.
La bande blanche du milieu était symbole de paix. Une paix avec le monde mais aussi avec soi-même : se souvenir de se détendre. Y figurait une roue à vingt-quatre branches : toutes les heures, cette paix était à raviver en soi. La vie était toujours en mouvement. La stagnation, c’était la mort.
Enfin la bande orange tout en haut était synonyme de force et de courage pour avancer sur le chemin dégagé par les anciens. On pouvait ici compter sur l’aide des dieux et notamment sur celle d’Hanuman, lui qui incarnait ces valeurs. La couleur orange, comme ce fût déjà raconté, était d’ailleurs associée au dieu-singe. Tout était lié.
Certes, ça ne coûtait pas grand chose un drapeau, mais j’aimais ne serait-ce que l’intention : elle témoignait d’une culture et d’une sensibilité inspirantes. Comme quand en Équateur on avait aboli le concept d' »étranger ». En pratique les frontières existaient toujours, mais l’élan était là. Et venant de ces pays autrefois colonisés, ça sonnait autrement que lorsque les « droits de l’homme » étaient évoqués par d’autres pour justifier leurs déclarations de guerre.
Mince, mon amour pour l’Inde me faisait donc délirer à ce point-là… Moi qui d’ordinaire ne pouvait pas encaisser les drapeaux – quoi qu’le noir soit le plus beau. Plus de dix jours s’étaient écoulés à Bénarès et, après quasiment trois mois de voyage, la folie patriotique des indiens commençait à me gagner. Vite, il était temps de dire au revoir à Sushil et aux autres copains.
A l’origine, j’avais prévu de faire un détour par Vrindavan, lieu de naissance de Krishna, en bord de rivière – histoire de savourer une dernière goutte de ces petites cités sacrées qui m’avaient jusque-là régalées. Mais désormais le temps m’était compté.
J’aurais bien terminé cette note désordonnée en évoquant un dernier lever de soleil rouge sur les eaux du Gange, mais une intoxication alimentaire, venue de je ne sais où, vint soudain me frapper. Voilà que je restais cloué sur place deux jours supplémentaires. Je ne faisais pas le malin, assis sur le trône à chier de l’eau, pendant que je gerbais dans une bassine posée sur mes genoux. Si j’avais pu, ce serait même sorti par les oreilles.
J’étais, ces jours-ci, en train de m’avaler plusieurs milliers de pages d’une trilogie de science-fiction chinoise passionnante. Sans surprise, ma nuit fiévreuse vit ainsi se succéder des rêves d’immenses vaisseaux spatiaux se percutant dans des déflagrations tonitruantes qui me faisaient mal jusque dans les synapses.
Heureusement, je recouvrais peu à peu la santé et ma dernière nuit de convalescence me donna cette fois l’occasion de m’envoler librement d’astre en astre.
Au réveil, il ne me restait qu’une poignée de jours à peine sur la planète Inde. Le soir même, je prendrai un train pour New Delhi d’où décollerait mon avion.
On se retrouverait encore pour une dernière note.


