Partie 20

07/05

Bénarès, Varanasi, Kashi. La ville sainte méritait bien plusieurs titres, comme autant de parures pour traverser les siècles. Au milieu des méandres du Gange, elle trônait là, solitaire, suspendue sur sa rive gauche. Depuis des temps immémoriaux, des générations indistinctes d’hommes et de femmes s’y succédaient sans relâche, arpentant les étroites ruelles le jour, faisant flamboyer les lueurs aux fenêtres la nuit. 

Au gré des invasions, les murs pouvaient bien tomber, la cité demeurait, toujours reconstruite. À ses pieds, des royaumes entiers s’élevaient avant de se résoudre à s’éteindre. Comme des vagues. Des religions y naissaient, des prophètes y prospéraient, puis leurs fidèles finissaient par s’éparpiller. 

Les hindous y revenaient pour mourir. J’y achèverai mon voyage. 

Même si je ne le savais pas encore.

Certes, je ne disposais pas d’épithètes aussi honorables que la Resplendissante, mais en me présentant devant ses portes, en sandales et sac à dos, je marchais d’un pas serein. Pendant ces jours sur les routes, je m’étais forgé mon propre palmarès : Vainqueur à l’aube de la course au ferry d’Hazira; Survivant de la terrible nuit des moustiques de Jabalpur; et Grand Initié auprès des babas à chillums d’Amarkantak. 

Fort de ces trophées, je n’étais plus le même que celui qui avait débarqué il y a dix semaines de cela, errant dans les lueurs matinales à travers les rues de Bombay. Nicolas Bouvier disait : « On croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait, et bientôt vous défait » ou quelque chose comme ça. Pour moi, c’était vrai au moins dans le miroir : ensauvagement capillaire. 

Ces dernières semaines, ce n’étaient plus seulement les commerçants des boutiques qui m’interpellaient dans la rue, mais aussi les barbiers qui cherchaient à m’attirer dans leur atelier. Sur mon passage, pas un coiffeur qui ne traverse le trafic au péril de sa vie, me tirant par le bras, me proposant une ristourne, les yeux brillants comme s’il avait mis la main sur une pépite.

Jusqu’au bout des moustaches, j’abordais ainsi plein de confiance cette ultime escapade. Après avoir posé mes pas dans ceux des pèlerins, après m’être aventuré le long des cours d’eau sacrés, après avoir salué tant de divinités retirées au fond des temples, il était temps de rejoindre la cité millénaire vers laquelle, sur ce continent, tous les chemins convergeaient.

Un soleil de plomb vint rapidement rafraîchir mes ardeurs, à défaut de tout le reste. Cette après-midi là, on avait tranquillement franchi la barre des quarante degrés à l’ombre. L’été battait son plein. Au bord des routes, les blés avaient été fauchés, il y a plusieurs semaines déjà. Ne restaient plus que quelques pieds jaunis et brûlés. 

A l’approche de la ville, son architecture se dévoilait peu à peu. Les bâtiments s’étendaient en forme de croissant le long du Gange, épousant la bordure extérieure offerte par une sinuosité du fleuve. De ce côté-ci, un sol rocheux assurait les fondations urbaines. Mais sur l’autre rive, dans le creux de la courbe, le fleuve charriait des quantités de sable. Ainsi face à Bénarès ne se dressait qu’un désert, condamné à disparaître périodiquement sous les eaux, à chaque saison des pluies. 

J’entrais dans la ville un jour d’élections municipales. Tous les commerces étaient fermés. Varanasi était peuplée de plus d’un million d’habitants, mais en ce jour particulier il y régnait un calme étrange. Pour une fois, j’échappais à l’effervescence habituelle des métropoles – ce n’était pas pour me déplaire. La sueur au front, j’avançais prudemment dans le silence, tel Lucky Luke aux portes de Desperado City.

Je finis par rencontrer des attroupements concentrés aux coins des rues, là où se tenaient les bureaux de vote. Des policiers transpirants et armés de bâtons faisaient régner l’ordre, paresseusement. Au milieu des clameurs, des fonctionnaires sous pression manipulaient d’impressionnants annuaires. Les électeurs qui venaient de s’exprimer tendaient leur index : on les marquait à l’encre indélébile, d’un trait s’infiltrant jusque sous l’ongle. 

Tout en réajustant mon turban de fortune découpé dans un bout de tissu, je traversais la foule et les avenues. Je longeais les murs, à la recherche du peu d’ombre offert par ces heures impitoyables. Au détour d’un escalier je gagnais les quais et le fleuve.

Varanasi avait l’odeur de l’eau qui éclabousse sur des dalles chaudes. À droite comme à gauche, le regard se posait sans fin sur d’antiques façades aux moulures travaillées. S’y mêlaient d’autres bâtiments et même des zones délabrées. Ça faisait partie du charme du pays : ne laisser aucune chance à la monotonie.

Puis, les pierres abandonnaient leur ordre vertical pour descendre en étage jusque dans le courant. Les ghats que j’avais arpenté jusque-là faisaient pâle figure, face à la majestuosité et l’étendue des marches qui s’étiraient ici, jusque dans l’horizon brumeux. 

Chaque section de gradin avait son propre nom, il y en avait plus de quatre-vingt. Depuis que les différents ghats avaient été reliés entre eux, ce découpage avait moins de sens, mais il restait tout de même très pratique pour se repérer. On pouvait se rendre d’un bout à l’autre de la ville simplement en longeant ces escaliers. On m’expliquait que, le soir venu, les quais restaient même éclairés après la fin des prières – au grand bonheur des nombreux promeneurs.

Je renouais ici avec cette impression de sillonner une Inde en proie à des transformations profondes et rapides. Des natifs de mon âge m’expliquaient comment, dans leur enfance, les nuits demeuraient noires par endroit, au point qu’il n’était guère conseillé aux touristes de s’y aventurer. C’était un temps révolu.

J’esquivais les invitations à fumer sous le cagnard et remontais chercher un peu de fraîcheur dans la vieille ville. Dédales de venelles abritées, à l’ombre des murs ramassés et des fils électriques entassés par milliers. On y était parfois si à l’étroit qu’il fallait se mettre de profil pour se croiser. Pourtant, ça n’empêchait pas des fous furieux de s’y engouffrer en moto, dans un concert de klaxons rebondissant vers les toits.

Je marchais plus d’une heure dans ces ruelles colorées jusqu’à atteindre l’extrémité nord des ghats. Encore le progrès à l’œuvre : de nouveaux quais, avec commerces et attractions à destination des touristes, étaient en cours de construction. 

Cette section bientôt achevée portait le nom de Namo ghat. Officiellement, « Namo » faisait référence aux sculptures qui trônaient en forme de mains jointes, célébrant le geste de salutation Namaste. Mais certains esprits y voyaient une allusion subtile au premier ministre, épris du culte de sa personnalité : l’intitulé était composé des premières syllabes de ses nom et prénom. Oh non, pas encore lui ! 

Je discutais avec un groupe de travailleurs affairés à l’enduit d’un muret, quand un responsable de chantier vint justement m’affirmer tout fier : « Ici, c’est le ghat de Narendra Modi ! ». Je répondais : « Comment ça ? Il est où ? Moi je ne vois que ton équipe qui trime sous le soleil. Et si on l’appelait plutôt le ghat des travailleurs ? ». Ma proposition ne retint pas son intérêt et il préféra me faire découvrir l’héliport flambant neuf. 

A cette heure-ci, les temples commençaient enfin à porter leur ombre jusque sur le rivage et je redescendais vers le sud en passant par les quais. Les couleurs et le climat de cette fin de journée étaient plus agréables. Les bureaux de vote avaient fermé et une foule disparate se pressait désormais jusqu’ici pour prendre part à toutes sortes d’activités. 

Des marins travaillaient sur la structure de leur embarcation, la coque en bois relevée jusque sur les dalles. Je contribuais à quelques coups de marteau bien placés. Des groupes d’enfants et de jeunes adultes jouaient au cricket. Mais cette fois je n’osais pas m’emparer de la batte. Souvent, les piquets nécessaires au déroulé de la partie étaient insérés dans des trous directement creusés dans la pierre : je me demandais combien de générations de joueurs les avaient éprouvés.

De nombreux baigneurs n’hésitaient pas non plus à se jeter dans les eaux troubles, tandis que les plus anciens pratiquaient leurs ablutions sur les premières marches. Et puis, le soir venu, les prières quotidiennes : musique, chants, torches et danses chorégraphiées. Les cérémonies se répétaient de ghat en ghat, attirant des troupes de fidèles toujours plus nombreux. 

Étrangement, il faisait plus chaud la nuit tombée qu’en fin d’après-midi : les dalles restituaient la chaleur emmagasinée tout le jour durant, tandis que le fleuve dégageait une humidité qui collait aux vêtements. Et puis l’activité de ces corps humains en surnombre.

Jusque là, je n’étais resté qu’un jour ou deux dans chaque grande ville sur mon itinéraire. Mais en essayant de me frayer un passage à travers la cohue, je commençais à croire que Bénarès avait vraiment quelque chose de spécial. J’avais envie d’y rester, explorer : déambuler pour le plaisir de ce que j’y trouverai. 

J’étais gagné par l’atmosphère mystique que l’on prête au lieu, voguant ainsi dans la moiteur nocturne, éclairé par les reflets de la lune à la surface du Gange. Et puis toutes ces embarcations, barques et bateaux de toutes tailles, défilant dans un sens et dans l’autre : le ballet était saisissant. 

Aux lueurs pâles de l’astre valsant sur les remous, vinrent se mêler des tourbillons rougeoyants. Je relevais les yeux pour découvrir des brasiers allumés de part et d’autre des marches. Rapidement, je fus aussi gagné par l’odeur d’une fumée âcre. Là, au pied des temples, plusieurs corps brûlaient dans les flammes.

Durant ces heures de découverte, je les avais presque oubliés. Mais voilà que je rejoignais les quais de crémation. L’ombre des hommes et des braises dansait sur les pagodes. De là où j’étais, je ne voyais que de petites silhouettes s’affairant avec langueur, dans un murmure confus. Un des temples, celui le plus proche de l’eau, penchait étrangement, à l’image de la tour de Pise. 

À l’étage du temple central, un autre feu, plus modeste, se consumait lentement. On racontait qu’il était entretenu depuis plusieurs millénaires, sans discontinuer. Je n’étais pas certain qu’un moine en l’an – 12 n’ait pas roupillé pendant son tour de garde pour ensuite le rallumer en scred, mais bon. Il était connu comme le plus vieux feu de l’humanité. C’était depuis ce foyer ancestral qu’étaient tirées les braises permettant d’allumer les bûchers. 

Les fidèles, prêtres et familles des défunts étaient pour la plupart drapés dans des pièces d’étoffes traditionnelles. Il n’y avait chez eux aucune volonté de faire revivre un tableau antique, mais c’était pourtant ce que dégageait la manifestation de ce rituel. Il n’y avait rien de pittoresque, c’était simplement ainsi que les choses se déroulaient, aujourd’hui, et pour combien de temps encore. 

Je me souviendrai longtemps de mon premier coup d’œil, décisif, lancé sur cette scène. Par surprise, s’est imprimée en moi cette image grave et baroque. Cette peinture animée de rouge, orange et noir. Cette confrontation intime avec la fièvre hors du temps qui régnait sur Varanasi. 

À travers cette image, il y en avait d’autres, similaires. La succession de ce spectacle répété chaque nuit à travers les âges m’apparaissait comme de multiples couches superposées, en surimpression. 

Toutes les nuits, imbriquées en une nuit. 

Et ce n’était que mon premier jour.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *