Partie 18
27/04
Retour sur terre. J’avais finalement quitté mon nuage perché sur les hauteurs d’Amarkantak. La redescente s’était faite en douceur. Je constatais avec soulagement que je ne souffrais d’aucune fièvre mystique, après mes envolées lyriques au royaume des dieux. Ici-bas en revanche, c’était le monde lui-même qui semblait avoir sombré dans la folie. Un monde fou de photos.
Devant les temples millénaires de Khajuraho, une foule indisciplinée défilait pour prendre en masse des selfies par dizaines. Des camés de caméras faisant la queue devant leur point de deal en réalité augmentée. C’en était maladif.
Je repensais à l’argument sanitaire de Mathieu, pour refuser les tirages de portraits : « J’ai interdiction de prendre des selfies, par ordonnance de mon médecin », bluffait-il devant de jeunes indiens déçus. Il complétait : « Je prenais trop de selfies. Pour ma santé mentale, j’ai obligation de faire une pause par semaine – et c’est aujourd’hui », espérant ainsi amorcer un début de remise en question chez ses interlocuteurs.
Quatre ans plus tard, force était de constater que ses efforts avaient été réduits à zéro. Dans le même temps, les objectifs au dos des smartphones s’étaient multipliés par trois.
L’écho des clics d’obturateur synthétisés composaient la mélodie monotone de notre époque essoufflée. Les monuments historiques, en arrière-plan, se réduisaient de plus en plus à un prétexte, permettant d’assouvir la pulsion photographique. Et les touristes occidentaux n’étaient pas en reste. Je regardais ces pauvres garçons contraints de ramper au sol, afin de satisfaire l’angle de vue en contre-plongée désiré par leur copine, star des réseaux.
Instagram : ça aurait pu faire un super nom pour une plateforme de livraison express de drogue. Confisquer un tel patronyme pour ne proposer que du partage de photos, c’était du gâchis. Pourtant, force était de reconnaître que l’application vivait bel et bien de la perpétuation de nos addictions.
Dans la mêlée, certains m’ont ému. Je restais admiratif devant l’originalité d’une mise en scène inédite à mes yeux. Pendant que l’un se prenait en selfie, il était en même temps photographié par l’autre qui capturait en plan large le paysage, le premier photographe, son bras tendu et au sommet : le téléphone triomphant.
L’amour du selfie poussé jusqu’à l’exhibition du geste même du selfie. Ça devenait méta. On brisait le mur des conventions pour atteindre un niveau d’abstraction supérieur. Voilà que l’on mettait en image le making-of d’une vie déjà composée d’images ! L’acmé du simulacre. Les mecs étaient dans le futur, on ne pouvait qu’applaudir.
Je souhaitais prendre en photo le second photographe photographiant le premier mais, subjugué par la scène, je n’étais pas assez vif pour sortir mon téléphone. J’aurais tant aimé devenir le troisième homme, prenant ma place dans cette mise en abyme infinie. J’imaginais comment un quatrième reporter de l’extrême aurait soudain surgi derrière moi, poussant plus loin notre chorégraphie éternelle.
Dommage. Il ne me restait qu’à admirer les sculptures aux murs.
Je prenais conscience que, pendant mon voyage, j’avais soigneusement évité la visite de tels lieux laissés à l’Histoire. Outre le fait que je fuyais les coins à touriste, j’avais encore en bouche le goût du trop-plein de temples et de palais ingurgités la fois passée. Overdose de vieilles pierres, pas bien digérée.
Ces derniers mois, j’avais certes pu admirer de tels monuments : l’Inde en regorgeait. Mais les sanctuaires sur ma route s’avéraient de ceux toujours habités, vénérés voire transformés, encore aujourd’hui. Même si c’était pour y habiller des idoles pluricentenaires de guirlandes de Noël luminescentes.
Leurs murs étaient vivants, peuplés par ces humains dont les existences d’abord me passionnaient, dans l’élégance de leur extravagance. Mais des cailloux abandonnés, non, ça suffisait.
Ainsi je n’étais pas passé loin de Mandu et des vestiges de son architecture musulmane, mais je ne m’y étais pas arrêté. De même, je n’avais pas bifurqué pour Sanchi, pourtant l’un des berceaux du bouddhisme. Que faisais-je alors dans cette enceinte, figée dans le temps et les parterres de fleurs, des temples hindous de Khajuraho ? Peut-être bien parce qu’il y avait des culs.
C’est vrai quoi, c’était quand même drôle, des culs sur un temple. Il y a mille ans, une Inde moins pudique avait sculpté une série de scènes érotiques sur les façades des sanctuaires dédiés à Shiva, Vishnou et autres êtres éveillés.
Le travail du ciseau sur la pierre se révélait d’une finesse que les affres du temps n’avaient su éreinter. Par delà les siècles, les déhanchés lascifs des danseuses aux corniches s’entêtaient à renverser le cœur des spectateurs.
L’œil vigilant qui s’attardait au pied des colonnes périphériques était même interpellé par des scènes d’orgie à douze, autrement explicites. Sur l’une d’entre elles, c’était carrément un cheval qui se trouvait pris à partie dans ces festivités scabreuses.
C’en était trop. On aurait dit que même les sculpteurs avaient pris soin de marquer leur distance avec pareille dépiction : à l’arrière-plan était représenté un témoin préférant se cacher les yeux. Observant la scène, un autre haussait les épaules, les paumes des mains vers le ciel, d’un air de dire « Y a encore Jean-Michel qui refait des siennes ». Finalement, il n’y avait que le fautif pour arborer un sourire béat et un regard lubrique, satisfait de son méfait.
Et puis d’étreintes en caresses, on finissait par lever les yeux jusqu’aux sommets. Le regard se déposait alors ici et là sur une série de pagodes aux intrications complexes et fascinantes. J’étais satisfait de mon détour.
Malheureusement, je n’étais pas le seul. Ces dernières décennies, aux abords des temples, toute une petite ville était sortie de terre afin de répondre aux besoins des touristes de plus en plus nombreux. Hôtels, restaurants, bijouteries et autres magasins de textile bordaient les rues de leurs enseignes accueillantes.
En faisant une pause sur un banc ou attablé en terrasse, je faisais la rencontre d’une jeunesse toute particulière. Si leurs parents étaient encore pour la plupart de modestes fermiers, eux avaient grandi dans le contexte de cette affluence croissante, cherchant raisonnablement à en tirer profit.
L’un agrandissait la maison familiale, afin de pouvoir louer une chambre ou deux. L’autre se faisait chauffeur de tuk-tuk, pour transporter les voyageurs depuis l’aéroport spécialement construit. Un troisième quant à lui ouvrait son restaurant, avec cuisine occidentale.
Surtout, ces jeunes bénéficiaient d’une situation favorable : sans quitter les terres familiales, ils avaient la chance unique de voir le monde entier se déplacer jusqu’à chez eux. « C’est une occasion extraordinaire de m’ouvrir aux autres cultures, échanger, grandir. Si l’on devient ami, je pourrais te transmettre mon authentique mode de vie indien, tandis que toi, tu me raconteras la vie en France » m’expliquait avec enthousiasme un adolescent au duvet prononcé.
Et c’est vrai qu’ils en voyaient défiler ici : japonais, américains, italiens… Nous étions certes peu de visiteurs étrangers en cette saison d’extrême chaleur. Mais on pouvait deviner à la taille et au nombre des infrastructures qu’en hiver, une incessante procession prenait forme.
D’ailleurs quand il apprit ma nationalité, mon jeune ami moustachu s’exclama en français dans le texte : « Oh bonzour, comment ça va ? Comme-ci comme-ça ! Tu viens d’où ? Paris ? Marseille ? Bordou ? ». J’imagine qu’il avait, bien sûr, les mêmes formules en réserve pour toutes les langues.
Je déambulais à mon habitude dans les rues, quand je m’arrêtais pour échanger avec une bande de trentenaires adossés contre leurs motos : « You’re French ? Oh, bonzour, comment ça va ? Comme-ci comme-ça ? Tu viens d’où Paris ? Marseille ? Bordou ? ». Oups. Je comprenais qu’il allait être plus difficile, cette fois, de faire sauter les verrous des discussions toutes faites.
J’essayais de faire bifurquer l’échange, mais les motards insistaient : « Ici nous avons une chance unique de nous ouvrir aux autres cultures, échanger, grandir. Si l’on devient ami, je pourrais te transmettre mon authentique mode de vie indien, tandis que toi, tu me raconteras la France ». Merde, mais j’étais carrément coincé dans une brochure publicitaire !
Il fallait que je me sorte de là. Je fuyais à travers les allées. J’étais rattrapé par un homme au style apprêté. Re-rebelote. La même histoire – à quelques variations près. Qu’est-ce que c’était que cette matrice buggée dont j’étais prisonnier ?
Le mec finit par renoncer quand il comprit que je ne le suivrais pas dans sa boutique. Cette fois j’avançais sans me retourner, en dépassant d’un pas décidé les dernières échoppes. Derrière moi, j’entendais résonner de distants « Oh you’re French ? Bonzour-our-our… ».
Je regagnais la périphérie de la ville, auprès de la famille chez qui je louais une chambre. Un des frères s’inquiétait pour mon dîner : « Tu sais, tu n’a besoin d’aller nulle part. J’ai un cousin ici qui peut te cuisiner ce que tu veux. Tu verras… il parle quelques mots de français ! ». Dans son invitation, je devinais l’intonation du moustachu et des motards. Celle de ces phrases, répétées trop de fois. Il semblait qu’on jouait de la familiarité pour mieux s’assurer l’implication du client.
Je ne sais pas si c’est ce qu’on appelle la peur de l’engagement, mais je ne voulais pas me retrouver pris au piège de ces réseaux. « Non merci, je vais retourner en ville me trouver quelque chose par moi-même ». Mais quand on a accepté d’y faire le premier pas, c’est comme si on avait signé pour la vie : « Tu retournes en ville ? Alors attends je t’envoie mon copain avec son tuk-tuk ».
Non. Vraiment, non merci. Sensation d’étouffer. Je réalisais à quel point la liberté était un bien précieux. Dans l’émotion, j’étais prêt à revêtir le drapeau américain, montant en selle pour m’éloigner dans le soleil couchant, tandis que résonnerait derrière moi l’hymne encore-à-inventer des esclaves affranchis.
De manière moins héroïque, je décidais finalement de sortir de ma chambre en douce, pour regagner l’avenue principale à pied.
Je ne sais pas qui m’a balancé, mais deux minutes plus tard le frère et le fameux copain débarquaient en tuk-tuk : « Ça alors, tu vas en ville ? Mais viens, on t’emmène, c’est gratuit ». Bien sûr, ils n’allaient pas me faire payer pour me conduire jusqu’au restaurant de l’oncle ou du beau-frère. Chaque pas peu coûteux fait dans leur sens semblait aboutir vers une autre offre plus engageante.
A mon retour en fin de soirée, on sombrerait carrément dans le sordide quand le grand-père m’interpellerait au coin du pâté de maison : « Psst, tu veux marier une Indienne ? J’ai quelques voisines que je peux te présenter. Elles sont très gentilles. Tu choisis celle que tu veux, et tu la ramènes en France ».
Entre-temps, j’avais quand même réussi à esquiver les multiples filets lancés sur ma route. Aux abords du bassin principal, je rencontrais un groupe de jeunes du coin, zonant sur les marches. Je leur partageais mes mésaventures.
On discutait ouvertement. Il était évident que les familles locales s’organisaient ici pour bénéficier de la manne financière que représentait l’industrie touristique. Et ils avaient sûrement raison de ne pas abandonner le pactole aux grandes filiales présentes par ailleurs.
Mais la concurrence était trop rude et, même dissimulées sous un vernis de fausse authenticité, les ficelles étaient trop grosses. Par ma présence, je contribuais à faire tourner la machine. C’est l’ensemble de ce système de tourisme en expansion qui révélait ses défaillances. Tant pis pour l’expérience du voyageur réfractaire. Il suffisait d’y croire, pourtant…
On trinquait quand même avec les jeunes. Ils insistaient pour que je goûte au « vin indien », une eau-de-vie obtenue par fermentation de plusieurs fruits locaux. Ils m’apportaient une bouteille en plastique contenant le produit fait maison.
Les vapeurs émanaient de mon verre, puissantes. Je savais qu’on risquait de perdre la vue à boire un alcool frelaté, mais j’acceptais quand même. Moins par courage que par crainte de paraître impoli. C’est dingue ce qu’on pouvait faire par respect des bienséances.
Goût amer. Douce ivresse.
Ça ne faisait pas quarante-huit heures que j’étais arrivé à Khajuraho mais, le lendemain matin, je prenais déjà le premier bus en direction d’un coin plus tranquille. Là où, à la faveur d’un partage de cultures, je pourrais m’enrichir et grandir dans la transmission d’un authentique mode de vie indien.


