Partie 16

21/04 

Nous promenions dans les forêts de sals, bercés par le chant des oiseaux et le flux de paroles de Vedansh. Mon ami me demandait si les filles en France étaient jolies. Je lui conseillais d’y venir enseigner le yoga, il pourrait ainsi constater par lui-même. « Je ne sais pas, j’ai peur qu’elles soient trop bavardes ». Je restais séché sur place comme chapati au soleil.

Les jours défilaient paisiblement à Amarkantak. Je n’avais pas prolongé mon séjour à l’ashram pour en faire plus – plus d’attractions, plus d’explorations, plus de panoramas. Au contraire, l’idée était d’en faire moins. Précisément, il s’agissait de dé-faire. Défaire l’idée qu’il y avait quelqu’un occupé à faire. Quand tout m’invitait simplement à prendre soin d’être. Sans rien de plus. 

Entre les prières du matin et celles du soir, chaque méditation, chaque promenade devenait alors propice à la reconnaissance et à l’entretien de cette simple idée : « quoi que je fasse, à tout moment, je suis. Je ne peux pas ne pas être ». Je cherchais à me la répéter, comme pour mieux m’installer dans cette évidence, afin d’en apprécier les justes implications. 

Dans ma chambre à l’ashram, comme sur la falaise en bordure du plateau, mon expérience sensorielle dans sa globalité m’apparaissait parfois comme à travers une fenêtre. Une fenêtre distante, une fenêtre distincte de cette réalité immuable, imperturbable : je suis. Au-delà de ce qui se joue dans le cadre de la fenêtre : je suis.

Dans ces moments suspendus, j’observais les sons, les paysages, mais aussi mon souffle et jusqu’à ma propre petite voie intérieure, comme autant de perceptions venant peupler un tableau toujours changeant. Mais je n’étais pas ce tableau. Tout juste étais-je, au mieux, la toile de fond sur laquelle les mouvements prenaient forme. Ou bien, l’embrasure qui permettait à la lumière de faire jour. Rien de plus.

Quelque chose se décrispait dans le corps – je pouvais le sentir dans le souffle. Dans l’esprit aussi, des tensions inaperçues, insoupçonnées, se relâchaient par moment. Au coucher de soleil, sur les rives de la Narmada, je sentais comme un nœud se desserrer dans les tréfonds du cortex. 

Il n’y avait rien à surveiller, rien à entreprendre. Comme si, après une vie d’errance, j’étais enfin de retour à la maison. En fait, j’étais la maison elle-même, partout où j’allais. Même si je l’avais oublié, je n’avais jamais cessé d’être la maison.

Fenêtre, maison. Cessons ces métaphores avant que je me fasse agent immobilier. Disons que le repos offert par ces envolées fugaces devenait comme une drogue. Ça devenait la chose la plus intéressante au monde. J’avais envie d’y goûter à chaque instant. Je désirais apprécier toute la gamme d’expériences imaginables offertes par ce spectacle.

Mon voisin Bhanu, c’était le dealer. Il fournissait l’envie et le courage d’explorer plus loin. Selon lui, nous étions tous en fait le même rêveur, percevant le monde depuis différents points de vue. On pouvait l’appeler Shiva ou Dieu, si on voulait. C’était lui le témoin à la fenêtre, c’était toi, c’était moi. 

J’aimais bien son sentiment, il était compatible avec mon impression renversante : si l’on examinait simplement la composition chimique de notre organisme, on pouvait réfuter l’idée selon laquelle nous étions un corps isolé faisant l’expérience de l’univers. A l’inverse, il apparaissait que nous étions l’univers faisant l’expérience d’un corps !

Sans dire un mot, Banhu retournait planer là-haut à chaque occasion, même pendant les coupures publicitaires des matchs de cricket. Moi, devant l’écran, je restais au sol. J’aurais au moins aimé qu’on coupe le son des réclames pour paris sportifs !

Bien sûr, il ne s’agissait pas vraiment de s’envoler. J’imagine la force nécessaire au déploiement des ailes. En fait, chacun, nous étions déjà là-haut, tout le temps. On s’en rendait compte lorsque, justement, on cessait d’entreprendre le moindre effort. Lorsque surgissait la simple et familière conscience d’être là. « To be aware » diraient les anglais. 

Merde, si je me mettais à parler comme Van Damme, c’était peut-être grave. 

J’allais seul dans le crissement des feuilles sur la terre. Je dépassais les troupeaux de buffles noirs qui zonaient près du lac, au milieu des blancs hérons. Ce que je trouvais beau, c’était l’amitié contrastée qui les faisait tenir ensemble. Les oiseaux venaient se nicher sur le dos des bovins pour becter les parasites bruissant sur leur crin : en un seul mouvement, le couvert et l’épouillage. 

J’allais seul jusqu’à ce grand arbre dont les racines, déployées nues sur la roche, plongeaient dans le bassin au pied de la cascade. Je suivais du regard l’eau puisée ici bas. Je devinais comme elle remontait avec la sève le long du tronc, jusque là-haut, dans les feuilles des branches les plus élevées, à m’en rompre le cou, dix mètres au-dessus. Cet arbre, je l’appelais Mitterrand : la force tranquille.

J’allais seul dans les heures paisibles de l’après-midi et je profitais de la solitude. Ce n’étais pas la même solitude que celle éprouvée un soir à tambours battants depuis les hauteurs d’Omkareshwar. Ou peut-être que si, c’était bien la même. Mais cette fois, calmement disposé à l’accueillir, je lui trouvais d’autres parfums.

La solitude, ça pouvait être le premier pas vers l’ennui, Et l’ennui, qu’est-ce ce que c’était, si ce n’est la gêne de se retrouver face à soi-même ? Je m’exposais aux craintes et aux questions que la dynamique du voyage dissimulait autrement. Dans le tranquil entrain de ces jours-ci, il y avait la curiosité de faire une place à ces interrogations. Un tout petit peu. Même si ça faisait peur. 

Ça me semblait possible, depuis ma fenêtre d’observation – pensais-je avec prudence. C’était même souhaitable, si je voulais en apprécier tous les contours – pensais-je avec appétit.

En soulevant le couvercle, elles surgissaient pêle-mêle. Qu’est-ce que j’étais venu faire ici, loin des miens ? Qu’y avait-il en France que je laissais derrière moi ? Et que retrouverai-je en rentrant ? Les souvenirs de ma dernière histoire amoureuse n’étaient pas bien loin. Pourquoi avais-je ressenti le besoin de mettre fin à notre relation ? Avais-je fait du mal ? Faisais-je toujours mon bien ? 

Qu’est-ce que je cherchais, au juste ? Et puis à mon retour, où irais-je traîner ma carcasse ? Et pour quoi faire ? Mon doux quotidien à la Serre se confrontait à mes heureuses errances ailleurs. Les opportunités professionnelles à venir se mêlaient aux désirs d’autre chose. Tout était confus. Bouillie de questions légitimes et d’angoisses insolubles. 

J’admirais les volutes de questions décanter au-dessus de la bouteille de mon crâne ainsi décapsulé. Bien entendu, j’avais déjà retourné pareilles pensées durant l’automne dernier, et il ne s’agissait pas de replonger dans de telles cogitations. Cette fois, de manière inédite, je les regardais d’un œil plus détaché – même si œil détaché, ça sonnait plus zombie que yogi. Disons alors, d’un regard plus distant.

Sorties de leur écrin où le temps et les doutes les avaient enchâssées, ces questions semblaient perdre en gravité. En avaient-elle jamais eu ? Elles n’étaient que des pensées, et les pensées ne pouvaient pas souffrir ni être tourmentées. Depuis ma fenêtre, je ménageais une place pour ces ressentis inconfortables, dans le grand tableau des perceptions présentes.

Je n’avais pas plus de réponses qu’avant, mais les questions elles-mêmes perdaient de leur intérêt. Toute ma curiosité allait à cette fresque agitée qui se dessinait à distance. Jusqu’à ne plus constituer qu’une présence. Toute mon attention était revenue se lover en elle-même, dans cette maison que j’habitais sans le savoir.

Je restais assis sur mon caillou au bord du bassin, aux côtés de Mitterrand. Il sembla, durant un temps indéterminé, que je pouvais tout accueillir avec tendresse, même les sentiments les plus embarrassants. Aucune couleur sur la palette de mes perceptions, aussi intense soit-elle, ne pouvait venir m’éclabousser là où j’étais. 

En même temps, je sentais alors grandir une force en moi qui me poussait à l’espièglerie. Je lançais comme un défi au monde : « Vas-y, surprends-moi, je suis prêt. Envoie-moi du neuf, même si c’est du pas beau. J’ai envie de tout goûter, de tout croquer. Qu’est-ce que tu vas faire ? » – et on n’était même pas encore dans la magie du crépuscule.

Ma première pensée allait vers mes rencontres quotidiennes, ici avec les indiens. Trop souvent, je trouvais qu’elles se répétaient à l’identique, incrustées qu’elles étaient dans les barrières linguistiques et les redondantes présentations. C’était ma responsabilité de faire sauter les verrous qui nous conduiraient au-delà des superficialités. 

Précisément, un groupe de promeneurs s’amenait vers la cascade. Deux couples autour de la cinquantaine prenaient place sur un banc de pierre. Un des hommes, cherchant mon regard, m’intima d’un geste de venir m’assoir à ses côtés. Je prenais mon temps pour satisfaire sa requête, anticipant déjà les blagues avec lesquelles j’allais le cueillir.

Mais l’univers, ce vieux brigand, avait décidé de me doubler ! A peine le cul posé aux côtés de l’homme, celui-ci empoignait ma main droite pour en scruter la paume. « Mmh, really good health ! ». J’avais affaire à un voyant de renommée internationale, m’expliquait son épouse, en me montrant les photos de leurs numéros à travers le monde. 

Je voudrais décrire le voyant, mais je ne me souviens que de son regard, hypnotisant. J’avais les yeux plongés dans les siens sans pouvoir m’en défaire, tandis que lui-même ne lâchait pas ma main droite. Plusieurs photos de notre groupe ont été prises, mais je pense que sur chacune d’elle, j’ai la tête obstinément tournée vers mon interlocuteur. 

Je ravalais ma salive, mais pas ma malice : « Et qu’est-ce que tu vois d’autre dans mon avenir ? ». Du mieux possible, je retranscris ici ses réponses : « Un problème de santé… Ça va durer deux ou trois ans » – ou bien alors « Ce sera dans deux ou trois ans », je n’ai pas bien compris. « Mais pas d’inquiétude, tu vas t’en remettre. Après ça, tout va bien… Je vois aussi une belle rentrée d’argent ». 

Il continua à observer les lignes de ma main, en tâtant à plusieurs endroits de l’encablure entre le pouce et l’index. Il semblait dubitatif quand soudain, comme s’il avait enfin déchiffré les mystères de ma destinée, il s’exclama d’un « Oooh ! » inspiré. Il referma alors tout de suite ma main pour conclure d’un sobre : « Excellent. Excellent ». 

Il y aurait encore des surprises.

Les jours suivants, j’appréciais la facilité avec laquelle les passants se laissaient aborder. On échangeait trois mots et ça y est on était potes, assez pour faire un bout de chemin ensemble, jusqu’à la prochaine tasse de chaï. Non pas qu’auparavant, leur comportement eût été différent : les indiens dans la rue sont en général chaleureux. C’était de mon côté qu’une fluidité reprenait place, dans la fraîcheur de la spontanéité retrouvée.

Alors que je sortais d’un café après un copieux petit-déjeuner (comme : chaque matin), j’étais interpellé par une voix en français : « Mec, t’as pas des livres à échanger ? ». Je rencontrais Tilo, un autre rare voyageur de passage par ici. Sec et longiligne, il me dépassait bien d’une tête. Les rides sur son visage masquaient mal l’élan juvénil qui l’habitait à chaque seconde. 

Au compteur, le bonhomme en était déjà à plus de vingt séjours en Inde. Peut-être que cette familiarité jouait dans sa désinvolture. Tilo aussi était à la recherche des Adivasis, ces habitants originels de l’Inde, lentement chassés des forêts. 

Il avait justement rencontré le descendant d’une tribu locale, qui vivait désormais en famille de l’autre côté d’Amarkantak. Je me proposais de l’accompagner. En chemin, Tilo bifurquait cependant plusieurs fois. 

D’abord il tenta de s’incruster dans ce domaine pour riches vacanciers, où un mariage semblait avoir été célébré la veille. Mon compagnon cherchait à voir à quoi ressemblait l’intérieur des bungalows, loués une fortune. Il frappait aux portes puis rentrait sans attendre, se heurtant à des moues offusquées. Repérés, on nous invitait à revenir une prochaine fois, tout en nous poussant vers la sortie.

Plus loin, il perturba aussi les jeux d’une dizaine d’enfants, provoquant la tenue d’un match de football. Sur le terrain vague, l’ami parvenait à contrôler diablement bien le ballon, malgré le cuir crevé. En face, la jeunesse, plus habituée au cricket, manquait toutefois de répondant. Même moi, à côté, je semblais presque bon. Enfin un pays où je n’étais pas le plus nul au foot !

L’on finit par arriver chez la famille Adivasi. Le père était un véritable artiste. A bout de pinceaux, il entretenait la culture de ses aïeuls, dans le respect du style des tatouages de sa tribu. Sur ses toiles étaient représentées des scènes de la vie des animaux et des divinités – qui parfois étaient les mêmes. 

Je découvrirai plus tard que cet art de la tribu des Gonds, bien que véritablement inspiré par les masques rituels et autres fresques d’époque, devait surtout son renouveau à la créativité d’un jeune peintre Adivasi qui avait connu ses heures de gloire dans les années 1980. 

Devant nous, l’ami disposait ses peintures : des compositions foisonnantes mêlant pointillisme et traits successifs. On pouvait admirer comment les bois d’un cerf magnifique venaient s’enchevêtrer dans une série de rosaces et de couleurs, confinant au psychédélisme. Malheureusement, ses tarifs étaient bien ceux d’un véritable artiste. On en resterait au spectacle pour les yeux et au plaisir de la discussion.

Bien que le parallèle soit réducteur, je m’étonnais de la similitude entre la situation des Adivasis et celle des aborigènes d’Australie, que j’avais pu croiser onze ans plus tôt. 

Outre l’histoire de leur oppression et de leur spoliation, leurs styles graphiques aussi se rapprochaient, tout comme leurs conceptions mythologiques. Les uns et les autres dépeignaient notamment notre monde comme étant le produit de l’activité d’un rêve, partagé par d’autres entités. 

Notre réalité, un rêve ? Cette histoire résonnait avec mes propres considérations du moment. Car le soir venu, je retrouvais Bhanu, les chillums et mes méditations. Au milieu des brumes, cette histoire de rêve me revenait. Notre monde, une illusion ? Il est vrai que tous les matins, en me réveillant, je revenais de territoires imaginaires que j’avais pourtant cru bien réels, quels que soient leur degré d’étrangeté. 

Se pouvait-il que notre plan soit tout aussi inconsistant ? Car en définitive, mon état de veille ne différait guère de celui des songes. Sur quoi pouvais-je m’appuyer pour certifier le « réel », si ce n’est sur une poignée de perceptions ? Toucher, voir, sentir, penser… J’apprenais justement à me désidentifier de cette collection d’impressions. Elles n’étaient guère plus que des sensations se bousculant dans le trou lumineux de la conscience.

A la faveur des heures de relaxation auprès de Mitterrand, même mes angoisses et questionnements existentiels semblaient se dissoudre. Ces tourments ne constituaient alors plus que des sensations vibratoires dans le corps, finissant par s’apaiser. Plus rien n’avait de substance. Pas même moi. 

Il ne restait rien, si ce n’est une dernière question : qui étais-je ? J’avais cherché à situer ce sentiment d’être soi. Dans mes méditations, je ne le trouvais nulle part. Ni dans le corps, ni dans les pensées. A l’évidence, j’étais là, vivant. Le témoin à la fenêtre était plein de cœur. Mais par contraste, l’histoire que je me racontais sur moi-même m’apparaissait alors pour ce qu’elle était : une simple histoire. 

J’entretenais un personnage au centre de mon existence – une personne qu’il fallait protéger, voire même privilégier, au prix de nombreux efforts. Celui-là avait de moins en moins de consistance, j’en étais de plus en plus convaincu. Il était la créature sculptée par la mémoire et maintenue en vie par l’activité incessante des pensées toujours renouvelées. Comme dans un rêve. Il semblait aussi réel que le serait, disons, le protagoniste d’un journal de voyage.

La vérité était ailleurs, comme dirait l’agent Mulder.

Une nuit, assis en tailleur dans l’obscurité de ma chambre, j’observais de nouveau le développement de ce Yoga spontané du ventre, déjà évoqué. Je baignais dans un profond état de bien-être et de relâchement. 

A mon grand étonnement, ce sont alors mes mains puis toute la partie supérieure de mon corps qui furent gagnées par des mouvements gracieux et ordonnées. Mes bras s’élançaient vers le ciel avec légèreté, dans des circonvolutions délicates, comme s’ils n’étaient plus soumis à la gravité. 

Je profitais du spectacle de cette danse extatique.

L’univers se dandinait à travers moi.

Oh…

Sur le moment, j’y voyais un simple signe de détente du corps et de l’esprit, dans le processus de décontraction à l’œuvre. Après coup, je m’étonnais de ce goût pour l’expression corporelle directe. Moi qui, jusque-là, avait toujours usé de l’intermédiaire d’un crayon, pour coucher ma créativité sur papier, entre mots et dessins. 

Ce n’est que quelques heures plus tard que j’ai commencé à me poser des questions. Était-ce bien normal de se laisser aller ainsi ? Ne fallait-il pas plutôt s’inquiéter ? Je faisais l’erreur d’aller chercher des réponses sur Internet.

Sur les forums médicaux, un simple mal de ventre devient tout de suite le signe d’un cancer des boyaux. De la même façon, je lisais des témoignages selon lesquels des pratiques méditatives pouvaient parfois mener à la démence ou bien révéler des cas de schizophrénie. En n’étant pas ou mal accompagné, l’expérience de certains états de conscience modifiés pouvait s’avérer traumatisante. 

Le doute s’immisçait. Il fallait que je fasse attention à moi. Cette peur d’être fou, je la connaissais que trop bien, pour l’avoir côtoyé sous l’emprise de quelques drogues hallucinatoires. Mais la machine était lancée, je n’arrivais pas à trouver le repos. 

Cette nuit-là, pas de témoin par la fenêtre. L’angoisse n’était plus un objet lointain. Elle me collait à la peau. Et si je m’abîmais le cerveau avec ces expériences dissociatives ? J’incarnais cette pensée. Elle me faisait regagner l’étroitesse de mon moi habituel. Oh, qu’il était glaçant de se croire à nouveau séparé du reste de l’univers ! Seul, exposé aux vicissitudes du monde et de son propre esprit !

Le lendemain matin, je longeais la rivière avec un goût amer, comme je faisais le point sur mon séjour à Amarkantak. J’étais partagé entre le ravissement des jours et leur caractère surréaliste. Tout cela était-il bien réel ? Qu’est-ce que je faisais encore ici ? N’avais-je pas un voyage à poursuivre ?

Les soirs suivants, dans mes méditations, je guettais avec envie la survenue des mouvements spontanés, autant que je les redoutais. Rien ne se passait, je traînais le poids de mes pensées.

L’image du témoin par la fenêtre, elle aussi, se réduisait par moment à une simple histoire que je cherchais à faire revivre par l’activité du mental. Je répétais un exercice désormais trop bien connu, je prenais le mauvais chemin.

J’avais besoin de recul. J’avais besoin de m’aérer l’esprit loin de toute considération métaphysique, sur mon identité ou sur celle de l’univers. J’avais besoin de digérer ce trop-plein d’expériences. 

Je décidais de partir. 

Quand il apprit la nouvelle, Vedansh s’élança dans une diatribe à l’encontre de la pesanteur des choses. Selon lui, il ne fallait pas que ce départ soit synonyme d’arrêt ni même d’affaiblissement de mes pratiques yogiques. 

Il m’invitait à poursuivre, me promettant l’envoi régulier de liens vers des vidéos et ouvrages pouvant soutenir ma détermination. Je le rassurais sur mes intentions, tout en lui témoignant mon souhait de prendre de la distance avec les évènements.

Quant à Bhanu, lorsque je lui annonçais ma décision, celui-ci me regarda avec une grimace d’incompréhension. Il semblait étonné par la nouvelle. Comme s’il n’y croyait pas, ou comme s’il ne la comprenait pas.

Cela faisait douze jours que j’étais à Amarkantak quand, en fin d’après-midi, je fis mes au revoir à l’ashram. Je prenais quelques photos avec les jeunes résidents. En caressant son ventre gonflé avec sa main, Chandu me souhaitait le meilleur pour la suite de mon voyage. 

Je terminais mon sac à dos, prêt à partir vers la gare, quand une notification fit vibrer mon téléphone. Un accident entre deux trains de marchandises venait d’avoir lieu à une centaine de kilomètres au nord. Tous les trains au départ de la gare étaient annulés. Il faudrait certainement plusieurs jours pour déblayer les voies. 

Je reposais mon sac. Ainsi l’univers avait d’autres plans pour moi. Je prolongeais une seconde fois mon séjour à Amarkantak. 

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