Partie 12

30/03

J’ai posé mon sac ce matin à Pachmarhi et il se passe quelque chose d’étonnant : un festival commence ce soir ! On célèbre l’anniversaire de Rama, la septième et très populaire incarnation de Vishnou. Le prince d’Ayodhya en personne. Le héros de la Ramayana, une des épopées mythologiques de l’hindouisme. Dans le poème, il libère son épouse Sita enlevée par le démon Ravana. Cette histoire vieille de plusieurs millénaires fait donc de Rama un des tous premiers princes charmants. De quoi rendre hommage à la légende qui a su inspirer tant de filles crédules et de garçons crâneurs…

Dans chaque coin de rue du village, on s’agglutine derrière des groupes de percussionnistes ou, à défaut, des chars bardés d’enceintes crachant des décibels jusqu’à saturation. Ça chante, ça danse, ça rigole. Les différentes processions se croisent, se doublent et se mélangent. On a jeûné toute la journée, on partage maintenant douceurs safranées et glaces aux agrumes. 

D’ailleurs, tout le monde est vêtu d’orange, ton sur ton avec les drapeaux qui volent au vent. On se croirait à Amsterdam le soir de la finale de la coupe du monde 2010. Sauf qu’à la place des rouquins torchés à la bière, on ne voit que des moustaches noires chargées d’épices. Pour l’ambiance musicale, mon cœur balance entre l’eurodance batave d’alors et la techno hindoue de ce soir. Il vaut mieux en rire. Jaune.

Orange… Comme la couleur d’Hanuman, le dieu-singe. Oui, car à part une ou deux banderoles clignotantes, il est difficile de trouver des représentations de Rama. Ce soir, il n’y en a que pour Hanuman et sa force légendaire. Je ne comprends pas la logique. Ça me dépasse, encore une fois. Pauvre Rama, c’était son jour à lui, quoi. 

J’ai pu remarquer que dans les zones rurales, c’est toujours Hanuman qui remporte les faveurs. Il est vrai que dans l’épopée, le prince Rama n’aurait rien pu faire, face aux sbires du démon, sans l’aide du général de l’armée des singes. Peut-être que les gens des campagnes se reconnaissent plus facilement dans ce personnage en apparence secondaire. Comme ceux qui savent que Sam Gamegie est le véritable héros du Seigneur des anneaux (dans la version de Peter Jackson tout du moins). 

Au fil de leurs aventures, Hanuman demeure toujours super-copain avec Rama. Tout comme Sam vis-à-vis de Frodon, il est la fidélité incarnée. Alors j’espère que la situation actuelle n’entraînera pas de tensions entre les deux compères. L’amitié, c’est ce qu’il y a de plus beau.

C’est ce que me confirment en substance trois jeunes hommes qui dansent bras dessus, bras dessous. Ils m’invitent à les rejoindre dans la mêlée, en me tirant par le bras. Une invitation qui ne laisse pas de place au consentement, en somme. Comme dans une soirée de mariage lorsque survient le moment de faire la chenille. Au cœur de l’agitation, je constate qu’il n’y a en fait que des garçons. Les filles et les parents suivent en retrait ou bien se tiennent à l’écart. 

Ivres d’excitation, les jeunes sautent dans tous les sens. On dirait réellement qu’ils sont soûls. Comme ces adolescents en France, qui lors de leurs premières soirées manifestent à outrance les signes de l’alcoolémie, parce que c’est : cool. Ce soir, on apprend à montrer qu’on sait faire la fête. Les secousses, elles, sont bien réelles, mais je peux compter sur mon expérience des pogos dans les nuits de la scène punk-rock marseillaise. 

Après cette gentille bousculade, je vais me coucher afin d’être en forme le lendemain. J’ai hâte de découvrir la jungle et les montagnes tout autour d’ici, au cœur du parc naturel de Satpura. J’ai bifurqué au sud de la Narmada après avoir appris l’existence de ces étendues sauvages qui bordent le village de Pachmarhi, dans un magazine trouvé chez mon hôte Girish, à Maheshwar.

Oui car, c’était écrit, je devais d’abord repasser par Maheshwar. Quelques jours. Un week-end à peine. Je souhaitais présenter mes hommages à quelques connaissances auxquelles je n’avais pas pu dire au revoir correctement, le jour de mon départ pour Omkareshwar. Me restait l’impression d’être parti comme un voleur. 

Il y avait ce groupe de filles qui vendent des objets de prière à l’entrée des temples. A Palitana déjà, j’avais sympathisé avec deux sœurs aux yeux clairs. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je les avais retrouvées trois semaines et six cents kilomètres plus loin, à Maheshwar. A croire que les indiens ne sont pas vraiment un milliard, mais que ce sont les mêmes qui se déplacent tandis qu’on les compte. Nous avons pu cette fois échanger quelques présents : graines inconnues pour moi, pièces d’un euro exotiques pour elles (c’est tout ce que j’ai trouvé dans le fond de mes poches). 

Et puis il y avait ce bon vieux Santosh. J’arrivais de nuit et je le trouvais par hasard assis sur les remparts à l’entrée du fort, en train de discuter avec un ami. Quelle joie sur son visage quand il m’eut reconnu ! Alors qu’il pensait ne plus jamais me revoir, la faute à un malentendu qui avait empêché nos adieux. Il riait de son rire fameux et glissait ses doigts entre les miens pour ne plus me lâcher. C’est comme ça ici que les hommes entre eux témoignent leur affection. Ils n’ont pas peur de se toucher. Tous les jours, on peut voir des jeunes qui se tiennent par la taille, ou même des grands-pères qui se promènent main dans la main. 

Deux fois encore avec Santosh nous pûmes procéder à notre rituel. Un soir, un touriste indien nous interrompait, s’approchant du vieil homme avec respect, accroupi pour lui toucher les jambes. Même sans connaître l’hindi, je compris qu’il cherchait à fumer, s’il était possible de le dépanner. Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon ami sortir de sa sacoche des bouts de papier journal, dans lesquels étaient enveloppés de petites quantités d’herbe suffisantes pour faire un joint ou deux. Santosh le sage se révélait bicraveur des quais de Narmada. 

Une fois mes au revoir prononcés, je pris la route vers Indore, la plus grande ville du Madhya Pradesh. Là encore, je n’y resterai qu’un jour ou deux : nos routes devaient se croiser une dernière fois avec Robin, avant qu’il ne rentre en France. 

C’était bien sûr un plaisir de retrouver mon ami. Nous avons pu discuter en français et nous livrer à des échanges plus poussés sur des sujets éthérés. Dans un registre plus terre à terre, je lui empruntais aussi de petits ciseaux de toilette, du genre de ceux que je n’avais pas pu emporter en avion avec mon seul bagage en cabine. Je coupais enfin les poils de moustache qui recouvraient mes lèvres et me gênaient pour manger. Je n’avais pas entretenu ma barbe depuis le début du voyage.

Surtout, on partageait le même goût pour les déambulations urbaines, à la recherche des motifs géométriques dans les lignes des bâtiments ou, au contraire, traquant les courbes végétales en incursion dans cette jungle de béton. Robin se révélait particulièrement doué pour distinguer les rappels de couleurs qui jouaient avec les plans de profondeur : depuis la fleur violette devant nous, jusqu’au ciel déjà pourpre, en passant par ce bidon mauve abandonné sur le trottoir. 

Quand j’évoque les lignes des bâtiments, il faut bien visualiser des axes de brisures réels. Car si le nouveau plan d’urbanisme avait décidé qu’une avenue serait érigée par là, alors les immeubles postés sur le parcours s’en retrouvaient rasés de près. Comme ma moustache. Sans autre forme de procès. 

Nous contemplions le spectacle de ces pans de murs arrachés, plaies béantes ornées de tiges de métal recourbées. Au-delà de l’ambiguïté esthétique, c’est toute l’autorité du pouvoir indien qui s’étalait devant nous. Ici, pas de comités de quartier à consulter ni de compromis à trouver avec les associations de riverains. Si quelqu’un était triste de perdre une chambre à coucher, il devait plutôt s’estimer heureux d’avoir gagné : une terrasse. 

C’est comme ça que ça se passait, en tout cas ici, loin des quartiers riches. Dans ces mêmes arrondissements, nous nous perdions avec délice dans les rues grouillantes et enchevêtrées des bazars, nous engouffrant tantôt dans ce corridor qui conduisait à la rue des quincaillers, tantôt dans cette impasse apparente qui débouchait miraculeusement sur le quartier des joailliers. 

Il fallait rester dans ce même quartier à la nuit tombée, lorsque les boutiques avaient baissé le rideau. Là débarquaient de toute part des stands montés sur roues, proposant les cuisines locales les plus succulentes. On avait envie de tout essayer, on ne résistait pas : galettes aux pois-chiches, maïs aux épices, écrasés de pomme de terre en sauce… En marchant, nous goûtions à tout. Et on n’avait même pas encore atteint la section des desserts.

Les cuisiniers étaient si étonnés de voir ici des étrangers que, plusieurs fois, ils nous offrirent l’addition. Robin trouvait facilement des mains nécessiteuses pour accueillir notre surplus de monnaie. J’attribuais ma médaille perso de la meilleure recette à ces boulettes de lentilles trempées dans du fromage blanc. Le cuisiner aux cheveux poivre et sel faisait sauter haut en l’air ses assiettes pleines, devant une foule médusée, gage de la bonne tenue de son yaourt. Il nous indiquait une coupure de presse encadrée contre un mur : on y découvrait une jeune version de lui-même, faisant déjà sauter les assiettes en 1998. 

Jusque là j’avais fui au plus vite les grandes villes, mais Indore s’était cette fois avérée séduisante. Qui fallait-il remercier pour cela ? Sans nul doute l’équipe dirigeante de la municipalité, à en croire notre interlocuteur. En effet, quelques heures avant de quitter la ville, alors que nous errions dans un jardin public, un homme en costume nous avait prestement invité à le rejoindre sur un banc. Il s’agissait du même genre d’invitation qu’en début de note : le tirage de bras en moins, l’aplomb dans l’allure en plus.

Âgé d’une cinquantaine d’années, l’homme corpulent manifestait une bonhomie engageante derrière un rire communicatif. Il semblait exercer quelques responsabilités dans le parti politique aux manettes par ici. Une conférence réunissant les élus avait justement lieu dans le bâtiment attenant. Il adhérait au BJP, le même parti au pouvoir au niveau national depuis neuf ans, en ordre de bataille derrière le très apprécié premier ministre Narendra Modi.

« Nous incarnons le parti du développement économique et du conservatisme moral » nous expliquait-il. Ce qu’il fallait bien sûr traduire par : le parti du business as usual et du suprémacisme hindou. « Vous aussi vous avez des problèmes avec les musulmans en France ? » lâchait-il sans le moindre complexe, en faisant tinter sa montre dorée d’un geste négligé. « Le souci, c’est qu’ils se reproduisent trop, ce n’est pas tenable pour le pays ».

Derrière la puanteur des propos, se cache une vérité bien plus abjecte encore. Dans l’Assam, ce petit État à l’extrémité est du pays, des camps de détention commencent à accueillir des milliers de musulmans. Il s’agit de « migrants illégaux », en fait des personnes déchues de la nationalité indienne suite à un tour de passe-passe juridique qui préserve les hindous. Dans ces murs, hommes et femmes sont tenus séparés, pour une durée indéterminée. On a là un avant-goût de ce que le BJP souhaiterait étendre à toute l’Inde s’il ne rencontre pas d’opposition.

J’essayais plusieurs fois de mettre le sujet sur la table. Mais le bougre maniait la langue mieux que moi et esquivait à chaque fois. Puisqu’il insistait pour connaître la situation française, je lui répondais qu’à Marseille, nous étions d’abord fiers d’être marseillais, avec tout ce que cette affirmation avait de folklorique. Nous vivions en bonne entente, malgré des politiques et des médias désireux de voir naître et grossir les conflits. Passé un bref étonnement, il rebondissait et repartait de plus belle sur sa fierté à lui d’être natif d’Indore. 

« C’est une ville où règne le BJP à tous les échelons. Ici on ne trouve pas de trace du Congrès », assénait-il, en référence au parti d’opposition de centre-gauche dans lequel prospéra un jour Gandhi. On ne pouvait pas lui ôter la morgue depuis laquelle il faisait la brillante publicité pour sa mafia locale. 

En fin de compte, il était temps de partir. J’en avais eu pour mon compte. J’embarquais dans le bus de nuit direction la jungle de Pachmarhi, loin des politiciens. Là où les fauves seraient moins féroces.

Pour en savoir plus sur ce qui se joue en Assam : un reportage du Monde Diplo de mars 2020.

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