Partie 8

12/03

Pas grand chose à raconter sur Pushkar. 

Si je suis remonté jusque-là, c’est principalement pour retrouver Robin d’un côté, Anne et Brice de l’autre. Et, avec un peu de chance, quelques autres amis encore. Car il est vrai que tout le monde se donne rendez-vous à Pushkar. Et quand je dis « tout le monde » je ne parle pas seulement des nombreux hindous attirés par les célébrations religieuses. Je pense aussi et surtout aux touristes, majoritairement français et israéliens, à tendance hippie – même si ce terme fourre-tout mériterait un découpage sociologique plus fin, bien que présentement hors de portée. Toutefois, cela ne m’empêchera pas de me vautrer, plus loin dans ce texte, dans une tentative de classification toute personnelle.

Pause, donc, dans l’exploration de la culture jaïn au Gujarat, comme dans l’immersion au sein du mode de vie rural rajasthani. Ici on souffle un peu, profitant de la brise qui s’élance tranquillement depuis la surface du lac jusque dans le cœur de cette destination prisée. Tout le monde parle anglais ou presque. Les touristes indiens que l’on croise dans les hôtels sont également jeunes, vêtus et parlant à l’occidental. Chacun vient y chercher l’ambiance festive mais toujours détendue qui fait la réputation du lieu depuis le temps des babas. 

Il n’y a plus qu’à se laisser faire, emporté par de tragiques couchers de soleil chaque soir bouleversants, cerné par les collines alentours formant comme une étreinte pourpre et chaleureuse, bercé enfin par le rythme des tablas et autres percussions qui accompagnent la bascule entre chiens et loups. On l’aura compris, Pushkar, c’est une étape à part, comme l’Inde en offre quelques-unes le long des itinéraires touristiques : halte pour blancs en mal de blancs. Ici c’est la fin du voyage et le début des vacances. Avec tout ce qu’offrent de commode et de repoussant les camps de vacances. 

J’avais débarqué après la guerre : la veille au soir et le matin-même, on venait de célébrer la Holi. Étrangement, la fête censée durer deux jours s’essoufflait déjà. On avait tout donné le premier soir, les sacs de pigments étaient vides. Je ne regrettais qu’à moitié d’avoir échappé à cet emballement féroce au milieu d’une foule compacte. Même si la perspective de me trémousser sur de la psytrance débridée m’avait quand même chatouillé le bout du nez… Tant pis pour cette fois. Certes, il devait bien y avoir des soirées organisées dans quelques arrières-cours privées. Mais, pour fêter nos retrouvailles entre amis, on avait plutôt opté pour le côté shanti-shanti.

En effet, les nombreux hôtels autour du lac rivalisaient d’efforts pour offrir l’ambiance la plus décontractée, entre terrasses à vue panoramique et patios végétalisés. Le lieu de villégiature qu’avaient choisi pour nous Anne et Brice jouait dans la deuxième catégorie. Et il n’avait pas à rougir de ses concurrents. Confortablement installés sur des coussins autour d’une table basse, chacun pouvait retrouver, s’il le désirait, les plaisirs d’une cuisine occidentale. 

Pour nous, les délices furent surtout de l’esprit, puisque nous plongions sans nous mouiller la nuque dans des discussions métaphysiques sur les liens entre le corps, le mental, l’âme, l’univers et les extraterrestres de la cinquième dimension. Il faut dire que nous étions encouragés dans nos envolées lyriques par deux frères venus de Jaisalmer, la ville du désert plus à l’ouest. S’ils adoraient donner des surnoms doucement moqueurs et trouver d’improbables sosies, nous avions tout aussi vite fait de renommer le duo. Mr Ying et Mr Yang, de blanc et noir vêtus : l’enthousiaste et le déprimé, en proie au transcendant et à l’absurde, grisé face à l’éternel comme par le monde matériel. Dans les volutes de fumée aromatisées, il était tard et on abordait à peine la question des rêves lucides… Les soirées s’annonçaient douces. 

De jours en jours, je sombrais dans la douceur des pancakes matinaux et je voyais bien comme il pouvait être aisé de s’installer ici, dans le mouvement facile des jours qui défilent, au gré des rencontres heureuses, jusqu’à ne plus en décoller. Je comprenais ce qui, dans la configuration même de la ville, charmait pèlerins et voyageurs depuis des décennies : ce grand bassin central offrait une vue agréable et aérée sur la cité, en même temps que les ghats (les gradins qui en font le tour) s’imposaient comme le lieux privilégié – et sacré – pour se retrouver, se rencontrer, discuter. 

Au détour d’un café ou d’une ruelle, je pouvais tomber sur Odile et Cyril, déjà croisés au Paradou, mais aussi sur Ganesh, un autre ariégeois que la (bonne) réputation avait précédé. Clémence qui, grâce à son business dans le tourisme, a la chance de parcourir le sous-continent. Et puis Michel et Martine, qui oscillent depuis longtemps entre l’Aude et l’Inde… Chaque déambulation offrait ainsi ses occasions de disserter autour d’un thé ou d’une sucrerie.

Quelques passions tristes venaient m’extraire par moments de ce confort envoûtant. Le shopping d’abord, pour lequel j’éprouvais attirance et rejet. La principale artère commerçante de la ville était une rue étroite et tortueuse le long de laquelle se succédaient sans interruption mille boutiques offrant à voir là des bijoux, pierres, colliers et bracelets en macramé, ici des vêtements, écharpes et autres tentures se multipliant jusqu’à l’infini dans une myriade de couleurs me faisant perdre la raison. Je reconnaissais là toutes les belles parures que l’on trouve habituellement en festival l’été, mais à des prix dérisoires (bien que la négociation demeure ardue). 

J’avais envie de tout acheter, de tout porter, de tout offrir. L’ivresse s’emparait de moi. Mais je dessoûlais vite à l’idée de passer des heures au milieu de la foule, des vaches et des motos, à devoir marchander non seulement avec le vendeur qui connait son client, mais également avec ma conscience refusant d’acquérir des accessoires inutiles. Tiraillé, je me résignais, non sans repartir tout de même avec quelques chemises stylées et un pendentif – si longuement négocié et déjà perdu depuis au moins deux jours, je m’en rends compte en rédigeant ces lignes… 

Le gros de la pulsion d’achat fut assouvie par procuration, pour les besoins des activités circassiennes de Cyril (mon ami resté en France). J’acquerrais à son compte une dizaine de “dapostars”, ces pièces de tissus en forme d’étoile que l’on s’amuse par ici à faire tourner du bout du doigt au-dessus de la tête, telle une pâte à pizza. J’envoyais le tout dans un colis direction la France, afin de ne pas alourdir mon voyage autant que pour me délester de l’objet du méfait.

Ce perpétuel défilé de beaux apparats m’entraîna aussi dans des constats qui m’affectèrent quelque peu. Dans la foule, je distinguais le commun des mortels, qui comme moi semblait succomber au besoin de revêtir le moindre tissu un peu chatoyant. Ou toute fringue arborant un motif psychédélique tape-à-l’œil, sans souci du raccord. Mais en marge de la plèbe, je reconnaissais une classe plus noble parmi les néo-hippies, une élite que j’ai déjà pu apercevoir en teuf ces dernières années. 

Pour ces êtres supérieurs, pas de couleurs éclatantes. Leurs vêtements en lin, amples et souples, présentaient exclusivement des teintes naturelles : du beige des plages de Goa au kaki des jungles continentales, en passant par tous les tons d’ocre des montagnes du Ladakh. Leurs atours évoquaient une nature primitive et bienfaitrice dont ils semblaient s’être tout juste échappés. Leurs bijoux et tatouages témoignaient de la tribu qu’ils formaient, souvenirs d’un paradis perdu. Les visages et les corps eux-mêmes s’inscrivaient avec fluidité dans cette légende tressée de tissus, dont la geste esthétique ne semblait en fin de compte que l’ultime prolongement de dispositions innées au bon goût.

Parmi eux, on comptait bien sûr les plus beaux garçons et les plus belles filles. Ils se retrouvaient en groupes, puis disparaissent dans le nuage de poussière soulevé par le vrombissement de leurs grosses cylindrées Royal Enfield. Je toussais après leur passage, non sans admiration. J’étais impressionné par leur maîtrise d’un art capable d’affirmer, simplement à travers une sacoche élégante ou un piercing bien placé : oui, j’en suis. Peut-être étaient-ils arrivés la veille en ville, mais il semblait que les rues, les cafés, les cœurs leur appartenaient déjà. J’enviais leur aisance. Je voulais les côtoyer, rentrer dans leur cercle. Moi aussi je voulais avoir la classe dans des costumes tout droit sortis de Dune ou de Rrrrrr!!!! 

Bien sûr, ce n’était qu’un caprice. Je n’avais pas réellement le désir de faire partie d’un club aux normes qui semblaient si codifiées. Mais leur allure de frange avant-gardiste venait titiller en moi un besoin d’appartenance que j’éprouve, de manière similaire, au contact de certains militants politiques par exemple, ou de manière générale dans tout groupe alternatif reproduisant un entre-soi. J’ai conscience que je ne me plairais pas vraiment dans de tels environnements exigeant adhésion, regards, souci de reconnaître et d’être reconnu. Ça ne m’empêche pas de frissonner d’une passion toute adolescente sur leur passage. 

D’ailleurs, j’en ai rêvé une nuit à Pushkar. Je me trouvais dans un lycée – symbole intime du règne du culte des apparences. L’établissement était bloqué suite à un mouvement social. Je déambulais dans les couloirs, au milieu des chaises renversées, cherchant à rejoindre un comité ou autre groupe d’action. Mais à chaque salle devant laquelle je me présentais, on me regardait avec dédain avant de refermer la porte.

Mon exposition prolongée à ces esthètes psychédéliques n’était sûrement pas sans lien avec l’expression onirique de ce complexe d’infériorité non résolu. Mais je m’en foutais, car moi aussi je savais me distinguer : au moins je ne faisais pas partie de ces ingénus qui dans les rues ici achetaient des fringues et accessoires fluorescents à l’effigie de Rick et Morty. Non mais quels ploucs !

Au milieu de ces tribulations bassement humaines, les rares moments de vérité furent certainement ceux de l’observation des singes. J’en avais peu croisé depuis mon arrivée, et voilà qu’il s’en trouvait des dizaines sur cette colline avoisinante. Je portais sur moi de délicieux snacks épicés faits-maison que m’avait offerts une maman dans le train. Je confesse avoir dû les livrer jusqu’au dernier sans batailler, en offrande aux langurs postés d’un bout à l’autre des marches : le racket était inévitable. 

Les mains vides mais les yeux plein d’étoiles, on les a regardé sauter, s’épouiller, se courir après en jouant sur les coursives du bâtiment qui couronnait le sommet. C’était passionnant de voir les petits à l’œuvre dans leur apprentissage, hésitants à sauter. Ils étaient encouragés par leurs parents postés au-dessus, la main tendue, tandis qu’un autre adulte se situait en dessous, prêt à les rattraper par la queue en cas de chute. Voilà, je m’arrête là, ça se passe de mots.

En redescendant de la colline pour rejoindre la ville aux milles plaisirs, je décidais de reprendre le voyage pendant qu’il en était encore temps. De là-haut, on voyait bien à quel point le corridor de boutiques et d’hôtels qui encerclaient le lac était mince. Au-delà, à quelques encablures à peine, c’était l’Inde toute entière qui vibrait et qui n’avait jamais cessé de vivre. 

Ces restaurants dans lesquels on commande sans être certain de ce qui va être servi. Ces shops de bord de route qui vendent le fameux tabac à priser, à côté des mini-paquets de chips (littéralement pas plus de dix chips), ces familles dont on devine l’intimité à la faveur des portes ouvertes sur la rue, pour faire courant d’air : ils étaient tous là. La rue vivante pour laquelle je m’enthousiasmais tant !

Je réalisais que c’était moi qui avais préféré ne plus la voir cette rue, en restant près du lac, à me prélasser de terrasses en jardins. Le camp de vacances, il était surtout dans ma tête. Cette relation d’amour-haine pour le shopping, les hippies d’élite et pour tout ce qui émanait de Pushkar dans son ensemble, ça allait bien pour quelques jours et même pour quelques vies. Alors c’en était bon. Il était temps de se remettre en route, et loin des sentiers battus. 

Sur les conseils de Michel et Maryline, confortés par ceux de Michel et Martine (combo double MiMa), je partais les bras grands ouverts rejoindre les rives de la Narmada !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *