Partie 7

08/03

Hier, j’ai ouvert le journal en souhaitant raconter l’imprévu survenu dans mon voyage, pour mieux digresser sur les rapports à l’imprévu en général. Mais en fait, la longue introduction autour de mon étape nocturne à Ahmedabad est devenue elle-même une digression d’ampleur ! Désolé pour cet imprévu. 

Alors voilà. Dans la matinée, je m’étais confortablement installé dans le train pour Mount Abu. Mais en fait je ne suis jamais descendu à la station, laissant les rames me porter une centaine de kilomètres plus loin. Dans le wagon, je venais de faire la connaissance d’Hari, un rajasthani de mon âge, qui m’avait convaincu de le suivre dans son village natal afin de rencontrer sa famille et ses amis. C’est dit.

Qu’est-ce qui a fait que j’ai bien voulu le suivre, lui, alors qu’à Palitana j’avais refusé d’autres sollicitations ? Pourtant je n’étais pas en grande forme après une nuit presque blanche, et j’aurais pu facilement préférer la tranquillité de la station de montagne… D’abord, le ton posé de son invitation contrastait avec l’insistance pesante dont d’autres faisaient preuve, m’harcelant d’appels vidéo whatsapp.

Ensuite, il y avait la perspective de me retrouver dans un village rural, loin des sentiers battus, goûtant la vie quotidienne des gens du coin… L’image collait plutôt bien avec l’idée que je me faisais de ce voyage, et de la façon dont il était mené depuis son commencement. 

En miroir, je reconnaissais la part d’aventure, d’incertitude : si j’ai dit oui, c’est aussi parce que je ne savais pas ce que j’allais découvrir là-bas. La réalité serait nécessairement différente de l’image que je m’en faisais. A quel point l’endroit était-il reculé ? Quel serait le niveau de confort que je trouverai sur place ? Quelles rencontres m’attendaient là-bas ? Je ne savais pas et j’aimais ne pas savoir.

Enfin, dernière raison et non des moindres : j’étais seul. M’aurait-on offert cette opportunité si nous avions été plusieurs ? Aurions-nous consenti à une telle déviation de dernière minute ? J’étais seul dans ce grand pays et j’avais par moment éprouvé la solitude autant que je la chérissais. Cette main tendue m’apparaissait comme une chance à saisir.

Je pourrais continuer ainsi à lister des motifs mais, en définitive, il restera une part d’inconscience dans cet acte. Pas dans le sens où j’aurais commis une action irréfléchie, mais plutôt en admettant être mu par des schémas psychiques qui m’échappent en partie. Quelques pistes tracées en moi par le passé (des rencontres marquantes, des situations vécues, des accords noués avec moi-même) ont convergé pour qu’à cet instant je sois disposé à accepter la bifurcation.

Cela s’est joué très rapidement, j’acceptais la proposition sans vraiment saisir pourquoi je disais au revoir à Mount Abu. Cela aurait pu aussi ne pas se faire, par exemple si nous ne nous étions pas retrouvés sur le quai, après qu’Hari ait dû changer de wagon pour échapper au contrôleur.

Mais c’était décidé, j’irai. Porté par la promesse d’une virée dans l’Inde authentique. Autant que par goût pour la surprise. J’ai entendu il y a peu un philosophe affirmer que c’est de ça dont sont faites les rencontres amoureuses : ce mélange de connu et d’inconnu. On développe des goûts, des préférences qui nous aiguillent vers certaines expériences et en interdisent d’autres. Mais en marge de ces attentes, on cherche à se faire surprendre malgré tout. Si l’autre ne nous décontenance pas, même s’il répond à tous nos critères, alors on ne fait que se croiser. 

Je crois qu’à tous les instants de la vie, devant chaque nouvelle situation, c’est toujours la même balance intérieure entre préservation et découverte qui nous fait pencher d’un côté ou de l’autre. A la faveur de circonstances que l’on a soi-même provoquées, on se laisserait bien un petit peu transformer… L’équilibre est subtil et mouvant. Chez soi, on s’abrite volontiers derrière le jeu des responsabilités quotidiennes. En voyage, c’est bien l’imprévu qu’on est venu chercher.

Je marchais sur le bord de la route avec Hari. Nous avions quitté la gare pour avancer dans ce paysage sablonneux aux reliefs absents, où seuls se dressaient de maigres arbres adaptés au climat aride. Quelques minutes plus tard, une voiture nous récupérait pour emprunter la piste cabossée en direction du village. 

Nous étions sept dans le véhicule. Quatre à l’arrière : Hari, sa mère, son fils de 3 ans et moi. Trois à l’avant : le père, l’oncle et un conducteur qui ne me fut pas présenté. Je ne rencontrerai pas l’épouse d’Hari, la mère du petit. Elle était absente, en visite chez ses parents. La mère d’Hari portait un sari chamarré de rose et de vert, dont le voile recouvrait les cheveux. Le père, tout vêtu de blanc, arborait un turban écarlate bien agencé au-dessus d’une magnifique moustache. A part Hari qui baragouinait quelques mots, personne ne parlait anglais. Pour les trois prochains jours, j’étais leur invité.

La petite commune ne différait guère des autres villages croisés en autobus : un axe principal aux innombrables stands et commerces, depuis lequel dérivait une série de chemins aux ramifications tentaculaires à travers les quartiers résidentiels. J’ai appris à connaître ces ruelles. Au cours de mon séjour, j’ai visité plus de maisons que le mec de M6 qui visite des maisons. Je sais, la punchline n’est pas ouf, mais je n’irai pas chercher le nom de cet agent immobilier, ni celui de son émission. 

A en croire Hari, tout le village voulait me rencontrer. Alors nous étions invités tantôt ici pour prendre le petit-déjeuner, tantôt là-bas pour un goûter d’anniversaire. Les déplacements en moto n’étaient jamais directs : on s’arrêtait boire le thé chez le cousin, le deuxième oncle, le neveu de la tante et le voisin de la belle-sœur. Un grand arbre généalogique se dessinait dans mon esprit, reliant toutes les familles du quartier. Et nous allions de branche en branche présenter nos hommages. 

Je soupçonnais Hari de vouloir se montrer ostensiblement avec son copain européen. Mais je jouais volontiers le jeu, tant ces rencontres m’ont permis 1/ de conforter mon addiction au masala chaï, 2/ de me frotter au mode de vie traditionnel rajasthani. 

Je découvrais un monde de voisinage fait d’alliances familiales, au sein d’une communauté fortement structurée par les liens entre générations. De nombreux hommes âgés et quelques dames m’étaient présentés comme des « politiciens », exerçant une influence plus ou moins formelle à l’échelle du village ou du district. D’autres, entre deux âges, étaient des « grands frères », respectés par les plus jeunes tant pour la maturité qui leur était reconnue aujourd’hui que pour leurs frasques d’hier. Souvent, on soulignait le fait que ces personnes importantes étaient des Rajputs, la caste historique des guerriers du Rajasthan. 

Au mélange des âges s’opposait l’exclusion des genres. Lors des différentes rencontres, les hommes échangeaient ensemble dans le salon ou dans la cour centrale, tandis que les femmes demeuraient inaccessibles (pour moi), souvent affairées à la cuisine ou la vaisselle (les moins bien dotées étant déjà aux travaux des champs). Dans certains foyers, les femmes n’étaient que des ombres étincelantes qui entraient et sortaient pour porter le thé. Ailleurs, elles m’étaient présentées et il était tolérable que nous échangions quelques rires timides à distance. Finalement, c’est seulement chez les enfants et les jeunes adolescents que s’exerçait une mixité plus décontractée.

Si les foyers différaient dans leur application rigoureuse de la tradition, les bâtiments étaient quant à eux plutôt similaires (ne cherche pas de lien, il n’y en a pas vraiment). Il s’agissait invariablement d’ouvrages carrés en briques et béton armé, dont les tiges métalliques poursuivaient leur croissance sur les toits, en prévision d’une incertaine extension. Les pièces à vivre étaient peu décorées, si l’on omet la surabondance de fleurs et d’orfèvreries entourant les petits autels dédiés ici à un dieu, là un aïeul, ou là-bas encore à un gourou. Les plus riches arboraient carrelage et dalles laquées au sol et aux murs. Peut-être les appartements privés offraient-ils plus de fantaisie, mais je n’avais pas accès à ces pièces. 

Chez Hari, les cloisons étaient toutes recouvertes d’un revêtement gris uniforme, sans autre forme de décoration. Si : une veilleuse, branchée au ras du sol, donnait à voir la tour Eiffel. Je la pointais du doigt en proclamant « France, France ! », dans un élan que je regrettais immédiatement face à l’indifférence de mes hôtes. Au centre de la pièce à vivre trônait une vieille télévision à tube cathodique toujours allumée. En dessous, au rez-de-chaussée, Hari, ses frères et leur père s’employaient à faire vivre l’entreprise familiale de taille et de revente de marbre blanc, principalement à destination des temples et des autels particuliers.

Je suis plein de reconnaissance envers cette tranquille famille pour m’avoir ainsi nourri, logé et choyé au rythme de la vie paisible du village. Il en va de même pour tous ceux chez qui j’ai été reçu avec grand honneur, parfois jusqu’à l’embarras. Mais ici, comme on me l’a rappelé maintes fois, « Guest is God ». On m’offrait des sourires que je retournais volontiers, je prenais des selfies à gogo évidemment, je repartais avec des images pieuses le plus souvent à l’effigie du Krishna enfant. Je m’immergeais avec enthousiasme dans cet entrelacs de réunions familiales rythmant la vie de la communauté. C’était ce que j’étais venu chercher ici. Quant à la part d’imprévu… Des surprises s’étaient présentées dès mon arrivée. 

En cette chaude après-midi, nous faisions une sieste Hari et moi dans la même chambre. Le jeune fils jouait avec ses grands-parents dans la pièce à côté. Dans l’obscurité de la pièce, m’extirpant à mes rêveries, Hari me chuchota à l’oreille, en tapant du poing dans sa main : « Bro, I’d love man-to-man sex ! ». Je m’assurais qu’il ne plaisantait pas, puis je refusais gentiment. Visiblement gêné, mon hôte prétendait avoir parlé en général, comme si ce n’était pas une invitation à mon égard. Nous en restions là. 

Je compris par la suite, en questionnant Hari sur le sujet, que si l’homosexualité féminine restait tabou, celle qui se vit entre hommes s’exprimait plus librement, à l’abri derrière les murs des chaumières. Le poids des traditions qui tient les jeunes hommes à l’écart des femmes favorise dès l’adolescence un entre-soi masculin, au sein duquel la fougue de ces garçons dans la fleur de l’âge trouve ses voies d’accomplissement. Le soir du même jour, Hari me fit promettre de ne rien dire, alors que nous rejoignions justement ses amis d’enfance. 

Sur le moment, l’évènement m’avait paru saugrenu, mais anodin. Pour autant il m’avait troublé plus que je ne voulais l’admettre. Je me demandais jusqu’à quel point Hari m’avait invité dans la sincère volonté de me faire connaître la vie de village. Je revisitais le souvenir de nos échanges dans le train le matin-même. Certains propos trahissaient déjà des intentions inavouées. Comme lorsqu’il m’avait demandé avec candeur si j’avais déjà eu des rapports sexuels « avec des femmes ». Et s’il avait d’autres arrière-pensées encore ? Sans que je le souhaite, cet épisode avait en fait réveillé en moi la posture de méfiance envers le monde, ce redoutable mécanisme de l’esprit déjà évoqué dans ces pages. 

Alors quand dans la nuit déserte, nous sommes entrés dans le cercle de motos formé par les amis, je devenais soupçonneux. Assis à un étal devant la grille fermée d’un commerce, je me retrouvais entouré par cinq, six puis une dizaine de jeunes hommes, aux visages déformés par les ombres portées à la lumière d’un lampadaire. On échangeait quelques mots de présentation, mais la plupart des discussions avaient lieu dans la langue locale. 

On riait sans que je comprenne pourquoi, ni s’il s’agissait de moi. Plusieurs fois, la question me fut posée de mon salaire en France, ce qui amenait les uns et les autres à faire une conversion en roupies voyant se succéder bien trop de zéros. On me proposait encore de ce tabac à chiquer aux épices. Je refusais une fois de plus. Je voyais bien que j’étais sur la défensive. 

Quand ils m’ont proposé de les suivre pour faire un jeu… J’ai tout de suite pensé qu’il pouvait s’agir d’un jeu d’argent ou d’un jeu violent. Je suivais la troupe vers le trottoir d’en face, prêt à me rétracter, quand je vis qu’ils lançaient en fait… une partie de petits chevaux !

Non mais quel délire ! De grands enfants jouant à faire avancer leurs pions. Dès lors je me détendais et, au fur et à mesure de la soirée, je me pris même au jeu. Je rencontrais cette nuit-là Suraj, Vikram, Jagat, aux sourires francs et accueillants. Mais aussi bien d’autres comme Badri, plus réservé et porté sur le yoga et la méditation, ou encore le « playboy du quartier » dont je n’ai jamais compris le prénom. Je commençais à blaguer librement avec la bande de garçons. La suite de ce court séjour nous offrirait encore quelques franches occasions de rigolade. 

Le lendemain soir notamment, nous étions en virée nocturne à six dans une voiture – rap indien à fond les caissons – en route pour un restaurant dans un village voisin. Les amis s’arrêtèrent soudain au milieu de nulle part, sous un pont autoroutier. On sortait du véhicule. L’endroit était désert. Si je n’avais pas débranché la machine à fantasmes, j’aurais pensé que c’était l’endroit parfait pour me dépouiller et me mettre au fond du coffre. Mais non, les enceintes de la voiture furent poussées à leur maximum à travers les portes ouvertes, et l’équipe se mit à danser en cercle. Chacun proposait l’un après l’autre ses meilleurs mouvs’. Je fis ce que je pus, misant tout sur l’enthousiasme à défaut de la technique.

J’avais déjà vu pareils groupes d’hommes dansant frénétiquement, il y a quatre ans, et je m’étais à chaque fois demandé comment ils pouvaient bien s’amuser, dans la rue, sans soirée, ni filles, ni alcool. Je découvrais cette nuit-là la liberté avec laquelle s’exprimait une bande de copains se connaissant depuis toujours, sans gêne pour oser les pas de danse les plus improbables et se prendre dans les bras au rythme des basses. Dans un dernier élan, je m’emparais des platines pour leur envoyer du Jul en bande organisée. Rien de plus drôle que de voir ces frères s’enjailler sur le son de Marseille qui fait décidément se trémousser toute la planète. 

Le dîner tardif au restaurant constitua la seule fois où je réussis à inviter mes hôtes. « Guest is God ». Malgré leur mode de vie simple et rural, il était évident que ces Rajputs, au-delà de leurs responsabilités communautaires, comptaient également parmi les habitants les plus aisés. Outre la voiture, ils étaient plusieurs à posséder des terres familiales, travaillées par d’autres. Nous allions visiter les champs de ricin qui serviraient pour l’huile, mais aussi les plantations de tomates et autres choux. Vikram possédait également deux magnifiques chevaux, montés lors des multiples parades traditionnelles qui ponctuaient le cours de l’année. 

Mon séjour prit justement fin un jour de fête. Celui de la Holi, le festival des couleurs au cours duquel on se lance des pigments à la figure à travers toute le pays. Je montais dès aujourd’hui plus au nord vers Pushkar, si je voulais avoir une chance de croiser Robin. Dès mon réveil, je constatais que les plus jeunes étaient déjà recouverts de vert pomme, rose fushia et autre jaune fluo. Hari me suppliait de rester pour la fête le soir, quitte même à forcer le destin en négligeant de m’aider à trouver un bus pour quitter les lieux, comme il s’y était engagé.

Finalement, j’avais le sentiment d’avoir été mieux compris par certains de ses amis que par mon hôte lui-même. Le premier soir, en allant nous coucher, ce dernier avait de nouveau insisté pour que l’on se rapproche. J’avais dû mettre les choses au clair avec sympathie et fermeté, afin que notre relation se poursuive sans tension. Depuis, je prenais conscience de situations au cours desquelles Hari n’avait pas été clair, éludant certaines informations, exagérant d’autres points de vérité. 

Je pensais qu’il cherchait à se mettre en valeur, quitte à broder un peu, ou bien souhaitait-il que j’adhère plus facilement à son programme d’activité. Mais je réalisais en fait qu’Hari avait surtout eu peur que je m’ennuie ou bien que je sois déçu de mon séjour. Il faisait le plein d’efforts pour que tout se passe au mieux, quitte à en faire trop.

Je profitais donc des derniers instants pour le remercier en toute sincérité pour cette jolie étape bienvenue dans mon voyage. Je lançais un « pas de chichis entre amis » qui, prononcé vite, pouvait presque passer pour de l’hindi. Décidément, ce dicton « Guest is God » pouvait faire peser sur eux beaucoup de pression… 

En partant, je présentais mes respects à toute la famille et notamment à la mère qui m’avait si gentiment concocté un incroyable pique-nique pour la route : des chapatis fourrés aux légumes épicés ! Hari m’accompagnait jusqu’à la gare. Au moment de se séparer, il avait les larmes aux yeux. On se prenait dans les bras. Sur le quai et jusqu’à travers les fenêtres du wagon, il interpellait les autres voyageurs pour qu’ils s’assurent que tout se passe bien pendant mon trajet.

« Guest is God »… C’est au nom de cette formule qu’Hari avait refusé que je dorme uniquement en caleçon. Mon comportement l’avait véritablement choqué. Il était revenu plusieurs fois sur le sujet : les invités, comme les dieux, ne se dénudaient pas et il fallait que je garde mon pantalon au lit. Dis-donc, quelques heures plus tôt l’ami souhaitait qu’on s’enfile, par contre il me fallait dormir avec mon seul et unique pantalon crado ? Les contrastes d’une vie menée sous l’égide de la tradition n’allaient pas sans surprendre. 

Mais chacun s’arrange comme il peut avec ses dissonances cognitives, pensais-je, en sortant mon téléphone pour consulter à la fois les résultats de l’OM et les évolutions du mouvement social en France. 

J’étais dans le train en direction de Pushkar, où je pourrai dormir en caleçon.

Note : dans cet épisode, les prénoms ont été modifiés.

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