Partie 5

04/03 (bis)

Ok, finalement je vais parler des temples. J’ai quitté Palitana dans la soirée et je passe la nuit dans le « sleeper bus » en direction du nord. Pourtant je ne dors pas du tout, ballotté ainsi sans voir la route. L’orage a continué à gronder, mais pas une goutte n’est venue rafraîchir l’air. Alors quitte à veiller, allons-y pour les temples.

Cette histoire commence justement par une absence de sommeil. C’était… C’était ce matin, en fait – la journée fut si longue que ça me semble déjà lointain : je me suis levé à quatre heures, convaincu la veille au soir par des fidèles exaltés de participer moi aussi au pèlerinage !

L’idée était de partir le plus tôt possible afin d’être revenu avant qu’il ne fasse trop chaud. Excité à l’idée de me joindre à la foule, j’ai peu dormi, me réveillant souvent au milieu de rêves métamorphes, proposant diverses transitions entre la France et l’Inde… Le continent infuse tout doucement dans l’inconscient. Quelques minutes et une coupe de chaï plus tard, je me présentais les yeux encore collants au bas des escaliers en pierre, prêt à gravir – pieds nus – les trois mille marches et quelques montants en lacets en direction des temples perchés au pinacle ! 

Quel spectacle incroyable : entouré de milliers d’indiens récitant des mantras dans l’obscurité, je m’élancais à mon rythme, déjà bercé par les vapeurs procurées par cette expérience unique. Unique, mais de courte durée, car trois cents marches plus haut à peine, on n’entendait plus personne, à part les halètements d’ombres essoufflées. L’heure et demi d’ascension dans un silence presque complet, au milieu des corps évités dans le noir, fut une aventure encore plus saisissante. La répétition du même pas le long des marches régulières, conjuguée à l’attention nécessaire à cette progression nocturne, offraient à l’esprit l’occasion d’être tout à fait calme, concentré, présent.

Au sommet, je retrouvais ceux qui quelques heures plus tôt avaient fini de me convaincre de participer : Archit et son épouse Kinnari, deux pèlerins de mon âge, originaires de Mumbai et qui ont l’habitude de ce rendez-vous annuel. « C’est comme la Pâques chez toi en France » m’avaient-ils lancé. Je ne voyais pas le rapport entre le fait de manger des œufs en chocolat à l’ombre du jardin et celui de s’infliger des ampoules aux pieds le ventre vide, mais j’acquiesçais en silence.

Désormais nous étions là, parmi les premières centaines de fougueux à atteindre l’enceinte sommitale. Les grandes portes étaient encore fermées – elles n’ouvriraient qu’avec les premières lueurs. Nonnes et moines vêtus de blancs étaient déjà assis, formant un demi-cercle autour de l’entrée. L’un d’entre eux entonnait des chants qui étaient repris par l’ensemble. Le tableau qui s’offrait à mes yeux – cette foule vêtue humblement, devant de si vieilles pierres – constituait un spectacle qui semblait bien difficile à dater, tant la même scène se répète ici depuis des centaines, voire des milliers d’années. 

Bon, à vrai dire il y avait bien quelques téléphones sortis pour capturer l’instant, mais que veux-tu c’est comme en virage un soir de match au stade vélodrome : on a beau expliquer aux jeunes que le frisson ne se vit pas à travers l’écran, il y a toujours quelques récalcitrants, il ne sert à rien de lutter. Passé six heures du matin, les portes s’ouvrirent enfin dans de grandes exclamations de joie.

Commençait alors une visite express de plusieurs temples-clés, abrités en différents points du complexe. Tout allait très vite : on faisait la queue ici pour prononcer quelques mots devant une idole, on effectuait quelques gestes rituels là, puis il était déjà temps de céder sa place pour passer au temple suivant. Rien à voir avec les fins de journée décontractées que j’avais pu vivre au même endroit. 

J’en profitais cependant pour en apprendre davantage sur ce lieu de première importance pour les jaïns. Par exemple, au fond d’une minuscule chapelle devant laquelle j’étais passé plusieurs fois sans jamais y prêter attention, étaient en fait vénérées des empreintes de pieds, censées être celles d’Adinath en personne. Le premier de la lignée des vingt-quatre êtres éveillés aurait connu l’illumination ici-même, sur la crête des collines de Shatrunjaya, il y a plusieurs millions d’années. 

Au milieu de cette course folle, j’essayais surtout de suivre au mieux les consignes d’Archit. Me prosterner quand il le faut, me relever au bon moment, prononcer la formule adéquate et surtout, éviter à tout prix d’entrer en contact physique avec les femmes présentes, malgré la cohue. Je relevais le défi sans problème, habitué aux poussades lors des sorties du stade Vélodrome. (Décidément, c’est la deuxième fois que j’évoque le stade… Mais pour tout dire c’est un peu notre temple à nous – ou du moins ce qui s’en rapproche le plus).

J’eu quelques sueurs quand Archit me raconta comment je devais être le premier occidental à vivre le pèlerinage depuis six ou sept ans – l’information est à prendre avec des pincettes, tant les faits peuvent s’en trouver exagérés dans l’enthousiasme des sommets. Toujours est-il qu’il y a une dizaine d’années, un touriste aurait été pris la main dans le sac durant les festivités en possession d’alcool et de tabac. Or ces denrées sont résolument prohibées en ces lieux, tout comme le sont toutes formes de nourriture. 

Selon Archit, depuis cet événement fâcheux, une politique de désincitation s’est progressivement mise en œuvre au sein de la communauté jaïn afin de ne plus faire la promotion de ces temples ni de ce pèlerinage au-delà du cercle des croyants. Le secret qui semble si bien gardé autour de ce trésor architectural s’explique peut-être ainsi…

Alors, quand Archit a insisté plusieurs fois pour être certain que je ne possédais pas de nourriture dans mon sac à dos, je l’ai toujours conforté avec fermeté, tout en tâtant le morceau de nougat oublié au fond de mes poches. Cette histoire m’a mis quelque peu la pression et j’ai passé le reste de la matinée à m’assurer que le zip de ma poche était bien fermé. Pour ma défense, personne ne m’avait raconté cet épisode avant lui et les différents pèlerins rencontrés la veille, civils et nonnes, s’étaient même montrés tout à fait enthousiastes à l’idée que je prenne part à la vie de la communauté, puisque j’avais la chance incroyable d’être là au bon endroit, au bon moment.

En sortant de l’enceinte vers sept heures trente, j’offrais ma sucrerie cachée aux fourmis. Mais mon soulagement ne fut que de courte durée car je réalisais que je m’étais en fait engagé pour une marche plus longue que prévue. Le pèlerinage officiel se poursuivait par une redescente le long du flanc opposé de la colline avant de remonter en direction d’un autre pic, sur lequel se dressait un unique et modeste temple, non moins essentiel. Ce n’est qu’en redescendant de cette seconde arête que l’on pouvait dire que l’on avait bouclé la procession. Archit et Kinnari m’offraient une occasion de redescendre par là où on était monté, mais je ne pouvais refuser la balade. 

C’est ainsi que, toujours pieds nus, au milieu des sentiers caillouteux cette fois, nous nous sommes élancés pour accomplir les seize kilomètres du parcours. Le rythme n’a pas faibli : il fallait être arrivé avant que le soleil ne soit trop haut dans le ciel. Car si j’ai pu me désaltérer en quelques points tolérés, certains pèlerins comme Archit choisissaient de réaliser toute la procession non seulement à jeun, mais aussi sans boire une goutte ! (Sans moi cette fois-ci, mon entêtement à ses limites). 

Je pouvais ressentir un certain stress chez Archit, Kinnari et leurs amis, qui communiquaient par talkie-walkie là où le réseau ne passait pas, s’assurant que tous les membres de leur groupe continuaient à avancer sans prendre trop de retard. Quant à elles, mes plantes de pieds m’informaient de leur inflammation au moyen d’un autre procédé de communication appelé : douleur. J’avançais dans cette douce ivresse qui survient lorsqu’il semble, avec la fatigue, que ce sont les jambes qui nous portent et avancent toutes seules. 

Et dire qu’aujourd’hui ne donnait qu’un modeste aperçu des festivités : demain ils seraient vingt fois plus nombreux à entreprendre le pèlerinage. En observant notre nombre ce matin, je n’osais imaginer l’immensité de la foule que cela constituerait le lendemain.

Au détour d’un virage, nous apercevions enfin la ligne d’arrivée en contrebas. Là nous attendaient des masseurs prêts à soulager pieds et mollets, ainsi que des bénévoles distribuant un petit-déjeuner bienvenu. Soient-ils tous remerciés. Jamais le « breakfast » n’avait si bien porté son nom : to break fast, rompre le jeûne. Je compris soudainement qu’en français nous utilisions en fait une traduction tout à fait littérale : dé-jeûner ! Je m’enthousiasmais pour cette divine épiphanie. Si Adinath avait atteint l’éveil, moi j’avais démystifié un de mes mots préférés. 

Et il n’était que dix heures du matin.

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