Partie 4
04/03
Il règne sur Palitana une chaleur qui confine à l’orage, en cette fin d’après-midi. Depuis des jours, un soleil écrasant triomphait sans partage au-dessus des plaines arides. Mais voilà que de sombres nuages ont pris d’assaut le ciel, sans prévenir. Ça gronde dans l’air. Un vent terrible s’est levé, soulevant des tourbillons de poussière, de feuilles mortes et de morceaux de plastique.
Les vendeurs tendent en vitesse les bâches aux armatures de leurs stands, de vieilles femmes courent après les foins qui s’échappent de leurs brouettes, les branches des grands banians s’affolent. Même les vaches, d’habitude si placides, se regroupent en vitesse pour faire front. Un éclair traverse le ciel, ça gronde encore plus fort, plus tôt. C’est tout proche… Je profite de cette opportunité pour m’abriter à la table d’un café et écrire un peu.
Car l’effervescence ne se ressent pas que dans le ciel. Sur le plancher des vaches aussi (encore elles) les rues s’agitent depuis hier, au gré d’un ballet incessant de cars déversant un flot continu de pèlerins. Ceux-ci viennent de toute l’Inde, par dizaines de milliers, pour se rendre aux temples où ont lieu ce week-end des festivités annuelles. J’aimerais dire que j’ai bien choisi mon moment, mais je sais par expérience que, dans chaque ville d’Inde, il y a toujours une fête religieuse qui se joue quelque part. Alors même si ce rituel semble d’une ampleur exceptionnelle, je resterai modeste dans mon engouement.
Voilà quatre ou cinq jours que je réside dans un de ces gîtes pour pèlerins, que l’on trouve à chaque coin de rue ici à Palitana. Ces établissements fonctionnent comme des hôtels classiques, excepté qu’ils favorisent un quotidien plus convivial : les chambres sont généralement organisées autour d’une cour intérieure ombragée. L’on peut aussi bénéficier des repas collectifs donnés dans une cantine attenante, respectant les pratiques alimentaires des croyants. Enfin, les prix sont modestes et l’on ne perd pas son temps à négocier avec le gérant comme si on avait pris en otage sa famille… Pour peu qu’ils tolèrent les gens de passage comme moi, quand il leur reste des chambres libres.
Après l’intensité des premiers jours, je dois dire que j’apprécie le calme – on se comprend – offert par cette première halte. C’est aussi ce que je suis venu chercher ici, sur la suggestion de Michel et Maryline. Pourtant, mon premier contact avec la ville n’a pas été des plus engageant. Le ferry, puis deux bus, m’ont permis d’arriver dans cette contrée de la péninsule de Kathiawar, au cœur de l’État du Gujarat.
Tout de suite, les caractéristiques géographiques de cette bande de terre qui s’élance dans la mer d’Arabie auraient dû m’alerter quant à son isolement touristique : les étrangers passent au nord visiter les palaces du Rajasthan, ou bien ils demeurent à l’est sur le continent proprement-dit, et la presqu’île s’en trouve quelque peu délaissée, jusque dans les maigres pages des guides touristiques qui lui sont consacrées.
Ainsi, quand je me suis avancé pour la première fois dans la rue principale, j’ai pu constater que toutes les enseignes et écriteaux restaient rédigés exclusivement en gujarati. Lorsque j’ai demandé mon chemin, difficile de trouver quelqu’un parlant anglais. Enfin, la vie se déroulait dans la rue, dans un succession d’échoppes de bazars : dès lors peu de restaurants, encore moins d’hôtels.
Une telle configuration n’est pas si exceptionnelle pour un voyageur en Inde, j’ai le souvenir d’avoir traversé avec plaisir des régions similaires il y a quatre ans. Mais en début de voyage, sans autre forme de préparation, je me suis offert la surprise d’une belle immersion sans transition !
En revanche, être perçu comme la curiosité locale, s’arrêter trente fois par jour pour répondre aux demandes de selfies, ça permet de rencontrer du monde rapidement. Certes, la plupart des échanges se limitent au classique triptyque « Selfie please ? Which country ? What is the name ? » ok, bye-bye. Mais en quelques occasions, ce n’est qu’une introduction à de plus riches échanges. Même limités à quelques mots d’anglais, les gestes prenant alors le relais. C’est ainsi qu’en quelques jours à peine, j’ai pu m’amuser à jouer au voisin, au local.
A peine un pas dehors et je salue un tel, puis un autre. Je m’arrête pour partager le thé en lisant mon journal. Je vais ensuite me procurer quelques sucreries à la boutique du vieux.. Une palette de visages se succèdent et s’entrechoquent dans ma mémoire. Il m’arrive de faire signe à quelqu’un que je ne connais pas, ça passe.
Il y a les gars du coin. Ils sont là à zoner sur des chaises au corner entre un stand de biscuits et une agence de voyage en car. Je me pose une demi-heure avec eux, on échange quelques banalités, voire par moment, on ne parle pas. Ils chiquent sans arrêt du gutka et cherchent non sans répit à m’y faire goûter. Je refuse inlassablement en leur montrant l’état de leurs dents. Sans rancune, l’un d’entre eux me dépose en moto à mon prochain point de déambulation. J’en profite pour souligner que je préfère me déplacer à pied, au grand dam des chauffeurs de tuk-tuks qui ne semblent pas habitués à des promeneurs prêts à marcher quinze ou vingt minutes.
Un soir, l’un d’entre eux me propose encore une fois de monter, me semble-t-il, et je m’apprête à lui signifier mon refus habituel. Mais non, en fait il m’invite à prendre le guidon : je vais où je veux, pendant qu’il fume à l’arrière en passant un coup de fil vidéo. Pas de chance, il tombe sur le seul mec en ville qui ne sait pas conduire et je passe les premières minutes à caler et recaler !
La diversité de personnes rencontrées est impressionnante, quand on a le temps et la liberté de s’arrêter discuter. D’un côté il y a le copain de la baraque à sandwich (je n’ai pas saisi son nom et, après la troisième fois, j’ai arrêté de le lui faire répéter). Grand sourire, gouaille prononcée, il travaille avec son père depuis son enfance et semble partant pour tous les coups fourrés. J’ai saisi à travers son embarras, en lui montrant la traduction en hindi d’une phrase que j’essayais de lui communiquer, qu’il ne savait pas lire…
De l’autre il y a Harsh, l’érudit, le « fou des dieux », qui m’accompagne de temple en temple : il connaît l’âge de chaque pierre et le poids en or de toutes les statues. En discutant de ses lectures pieuses, il m’a avoué caresser l’espoir d’un jour devenir moine… J’ai amené Harsch à la cabane à sandwich, il n’est pas resté longtemps, pas à son aise. Le copain ne semble pas non plus l’avoir apprécié plus que ça : en une seule mimique sophistiquée, il m’a dit l’avoir trouvé trop coincé.
Il y a aussi cette fille aux yeux magnifiques qui vend des colliers de prière sur le trottoir, et cette autre qui travaille dans le digital marketing. Riches, pauvres, blagueurs, sérieux, filous, sages… Je pourrais continuer ainsi à les classer dans des cases, si je n’avais pas conscience qu’il s’agit avant tout des motifs que j’y reconnais. Comme un reflet des différents aspects de moi-même, que je cherche ou découvre au gré des rencontres.
L’arrivée des pèlerins aura permis de multiplier plus encore le champ des interactions, puisque la plupart d’entre eux pratiquent l’anglais mieux que moi. A ce propos, quelques mots sur les adeptes du jaïnisme, la religion dont il est question en ce lieu saint. Ils représentent moins d’1% de la population de l’Inde, mais sont généralement issus des classes plus aisées. Les jaïns mettent en avant la non-violence, la nourriture saine et considèrent toutes vies comme égales entre elles (rejetant ainsi les castes et les repas carnés). A les écouter, c’est précisément parce qu’ils valorisent de telles pratiques qu’ils ont su s’élever dans la société. On serait tenté d’expliquer que c’est précisément leur position qui leur permet de se distinguer par de tels principes, mais enfin…
On relève une majorité de nonnes dans leur ordre, qui compte parmi les religions dharmiques au même titre que l’hindouisme ou le bouddhisme. Mais si on y vénère 24 êtres éveillés, les Tirtankaras, ce sont exclusivement des hommes.
Je ne souhaite pas dans ces lignes évoquer davantage les temples, principale raison de ma venue ici. Perchés au sommet d’une colline dominant la ville, aucun mot ne saurait décrire la richesse de ces édifices et de leur agencement. J’ai des photos qui parlent pour ça. J’y suis monté m’y promener plusieurs fois et, en fin de journée, j’y ai trouvé un havre de silence à l’écart de l’activité humaine.
Bon, on dirait qu’il ne va pas pleuvoir en fin de compte.


