Partie 3

01/03

Avant-hier, dans l’après-midi, j’ai quitté Bombay en prenant le train express (50km/h en moyenne) en direction de Surat, au nord. Dès le départ, j’avais dans l’idée de m’éloigner au plus vite de la grande ville afin de découvrir des contrées plus paisibles. Il n’empêche, j’aime à croire que j’aurais pu m’attacher rapidement aux pâtés de maison autour de mon dortoir : depuis les grands arbres offrant leur ombre au pied des immeubles coloniaux, jusqu’aux stands de chaï qui font l’angle, en passant par la rue du bazar toujours animée… Par moments, je goûtais même à la paix et à la détente dans cet environnement sans répit. Comme assis à patienter au milieu de la gare de Mumbai Central. 

A cet instant, j’ai cru un peu trop vite avoir dompté mon sentiment d’inconfort intercontinental. Je me suis vu trop beau : d’ici la fin de journée, le retour de bâton serait terrible. 

Ma méprise s’est jouée une fois encore sur une carte. Non seulement j’ai mal évalué le temps nécessaire pour franchir certaines distances (en transport en commun, sur des routes abîmées), mais j’ai cru bêtement qu’il y avait des villes là où se trouvaient des noms sur le plan. Alors que parfois elles sont trente kilomètres plus loin, d’autres fois elles n’existent pas ou bien ne sont que des lieux-dits, tandis qu’enfin, certains regroupements d’habitations sont là mais ne semblent pas disposer d’appellation formelle.

Je désirais rejoindre l’immense péninsule de Kathiawar dans le Gujarat. Alors, plutôt que de contourner le golf de Khambhat au prix de nombreuses heures de train, j’ai pensé qu’il serait amusant de prendre le nouveau ferry reliant Surat à Bhavnagar, depuis le continent jusqu’à la péninsule. Sauf que ces deux villes majeures ne se trouvent pas exactement en bord de mer. Les terminaux du bateau proprement-dits se situent en fait à une heure et demi de route environ, de chaque côté du golf. Dans mon insouciance, j’ai souhaité me rendre par mes propres moyens au terminal de départ, sans passer par un tour opérateur qui, j’imagine, affrète un bus depuis Surat et s’occupe de la réservation du ticket d’embarquement. 

Arrivé à la gare de Surat, alors que le soleil commençait déjà à décliner, je me suis donc élancé gaiement dans un bus local à 20 roupies (comprendre, un bus ultra-bondé) direction le port d’Hazira. Ainsi j’escomptais être déjà sur place pour le départ du ferry à 7h le lendemain matin. J’aurais dû me méfier devant tous ces visages hallucinés à l’évocation d' »Hazira »… 

Comme très souvent en Inde, j’ai rencontré des personnes tout à fait bienveillantes dans le bus, qui ont cherché à comprendre où j’allais, m’indiquer l’arrêt, s’assurant que tout allait bien. Un adolescent, qui parlait très peu anglais, a ainsi cherché à m’accompagner. Mais il ne cessait de m’avertir contre les gens d’ici qui, selon lui, ne pensaient qu’à eux. A l’écouter, je devais faire impérieusement attention aux pickpockets et aux commerçants qui essaieraient de m’extorquer avec des prix gonflés. Je le remerciais de sa prévenance tout en essayant de lui faire comprendre que, par ses actes, il me prouvait l’inverse de son discours. Mais il eut le dernier mot lorsque je dû me résigner à l’abandonner, afin de me frayer un chemin et descendre du bus, aussitôt reparti.

Il me restait une quinzaine de kilomètres à parcourir par mes propres moyens, stop ou taxi. Dans le soleil couchant, je regardais autour de moi : c’était un territoire plat et désolé d’où s’élevait tout autour et à perte de vue les installations d’industries minières, gazières et autres centrales. Je ne me sentais pas à l’aise, entouré par ces grues et ces cheminées. Les mots de l’adolescent restaient collés à moi plus que je ne voulais l’admettre. Au bord de la route fréquentée par d’énormes camions charriant du minerai, je levais le pouce, inquiet. 

Rapidement un tuk-tuk s’arrêta. Je montais à l’arrière du véhicule mais à l’évocation d’Hazira, je sentais bien que ni lui ni moi ne savions précisément où nous allions. Je mettais ça sur le dos du brouillard indien (rien n’est tout blanc ni tout noir et dans ce clair-obscur tout demeure possible). Pourtant, en évoluant dans ce décor de science-fiction (sorte de Mad Max indien, disons : Mad Matah) je sentais bien que je perdais pieds. 

On avançait, mais il n’y avait pas de trace d’aucune ville. Acier, fumées, vacarme des camions chargeant et déchargeant. C’est tout. Je fus déposé au milieu de nulle part, c’était ça Hazira.

Et ça y est, il faisait nuit. De nouveau cette question revenait me tourmenter : qu’est-ce que je foutais-là ? Si je n’ai pas fait demi-tour immédiatement avec mon conducteur, c’est parce qu’il me restait encore un espoir. Je ne savais pas si ce qui était en train de m’arriver était une bonne ou une mauvaise chose. A une centaine de mètres, était illuminé un grand portail : ArcelorMittal Township. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’une sorte de village artificiel réservé aux employés les mieux lotis de la multinationale. 

A l’entrée, un garde m’interrogeait quant aux raisons de ma présence ici – enfin je suppose, car il ne parlait pas un mot d’anglais. Je tentais crânement ma chance : j’ai baragouiné quelques excuses, j’ai montré mon passeport et il a bien voulu me laisser pénétrer dans l’enceinte. 

Au-delà : des parterres fleuris, des parcs pour enfants sans enfants, des façades comme factices. En suivant les panneaux, j’ai fini par atterrir à la réception d’un bel immeuble illuminé avec des chambres réservées effectivement aux cadres demeurant sur les chantiers avec leur famille. J’ai tenté de négocier avec la réceptionniste, puis avec son manager : j’étais coincé ici, eux-seuls pouvaient m’aider, je ne causerai aucun trouble et je partirai très tôt le lendemain pour prendre le ferry. Je n’eu vraiment pas besoin de forcer l’expression de mon désespoir… Malheureusement rien n’y fit, j’étais sur une propriété privée – et même un site sensible hautement surveillé – il fallait que je parte immédiatement avant que l’on me soupçonne d’espionnage industriel. 

C’est alors que le manager dessina d’un geste la voie du milieu. Il comprenait ma détresse (ou bien il voulait être certain que je quitte les lieux, je ne sais pas) : il proposa de me faire reconduire par un de ses chauffeurs particuliers, jusqu’à la zone urbaine la plus proche, à une heure de route, en arrière. Gratuitement, mais en arrière tout de même. J’acceptais. 

En arrivant dans le patelin, je n’eu d’autre choix que de m’acquitter du coût d’une chambre d’hôtel supérieure à mes modestes habitudes, mais j’étais déjà amplement rassuré : ce soir je pourrai prendre une douche, me débarrasser de cette poussière, et dormir sous un toit. Qu’est-ce que je foutais-là ? La question me revenait inlassablement, j’avais du mal à trouver le sommeil. Sur le site internet de la compagnie maritime, il était annoncé que les portes du terminal fermaient à 6h30, une demi-heure avant le départ du ferry. Si je voulais avoir un espoir de faire la traversée le lendemain matin, il me faudrait donc faire du stop dès 5h30, au plus tard… 

Mais pour être honnête, je commençais même à douter que ce transporteur existe vraiment. A chaque fois que j’évoquais le bateau ou la compagnie, personne ne semblait être au courant de sa présence – pas même au village artificiel, qui était pourtant censé se situer à une poignée de kilomètres à peine du terminal. Depuis ma chambre trop luxueuse, au milieu de ces terres salement exploitées par l’Homme, sur ce lit trop grand pour moi tout seul… 

Petit à petit je me suis découragé, jusqu’à me résigner. J’ai renoncé à mettre une alarme-reveil avant de m’endormir aux environs de minuit, acquis à l’idée de faire machine arrière vers Surat pour mettre au point un nouveau plan. Après tout, je ne savais toujours pas si ce qui était en train de m’arriver était une bonne ou une mauvaise chose… Je méritais au moins une bonne nuit de sommeil. Qu’est-ce que je foutais-là ? La question hantée du brouillard indien revenait me coller à la peau. 

Mais avec elle, l’âme nébuleuse et millénaire de tout le sous-continent m’offrait également son plus beau bijou : l’ivresse qui donne la faculté d’aller à gauche quand bien même on a décidé d’aller à droite. 

Alors quand j’ai ouvert un oeil et que j’ai vu qu’il était 5h du matin à peine passée, j’ai entendu l’appel : je me suis levé et j’ai pris mon sac : « Allons chercher ce foutu ferry ! »

Je levais le pouce devant des phares aveuglants, sans savoir quel type de véhicule arrivait en face. Les minutes passaient, mais personne ne s’arrêtait sur la route déjà animée malgré l’heure précoce. Je n’étais pas seul sur la chaussée, un groupe de travailleurs attendait en blouses d’ouvriers. Alors, quand leur car tout droit sorti de l’antiquité est arrivé, je suis monté avec eux. Tout le monde me regardait comme si j’étais un extraterrestre. Leurs yeux aussi me posaient la question terrible. On avançait lentement, je surveillais l’heure, mais on avançait. Malheureusement, leur itinéraire bifurquait du mien à mi-chemin. 

Voilà que je me retrouvais de nouveau à faire du stop dans la nuit, au croisement-même où le bus local m’avait déposé la veille au soir ! Un autre homme, un indien âgé de la cinquantaine, faisait également du stop, habillé dans le style de la classe moyenne. Je me dis que lui aussi devait détonner, mais moins que moi. De nombreux minibus passèrent devant nous sans s’arrêter, emportant des flots d’ouvriers tassés contre les fenêtres. Il faut bien faire tourner la machine jusque dans les entrailles de l’économie mondialisée… 

C’est un autre car de travailleurs qui a daigné ménager un arrêt pour nous, le middle-class man et moi. Le timing allait être serré, mais j’avais encore une petite chance d’arriver avant la fermeture des portes, nous n’étions plus très loin. 

Nous avions même déjà dépassé le portail d’ArcelorMittal Township quand le car tourna soudain dans la mauvaise direction (pour moi). Au prochain arrêt, je décidais de descendre vite pour rejoindre en coupant à pied par des chemins de traverse, en direction du terminal, s’il existait bien. Je n’avais jamais été aussi proche, je n’allais pas renoncer. Après tout, même s’il était 6h30 passé, que voulait bien dire une porte fermée en Inde ? Tout était encore jouable. 

Au milieu du brouhaha des machines déjà à l’œuvre partout autour (s’étaient-elles seulement arrêtées ?), j’évoluais en direction de la côte. C’est là que survint à mes yeux la scène la plus surréaliste de toute cette histoire : je marchais dans la nuit d’un pas pressé sur une piste en terre, seulement éclairé par le flash de mon téléphone. De chaque côté du chemin, je devinais des baraques de fortunes et autres tentes bâchées sous lesquelles les travailleurs les moins bien lotis devaient résider (je suppose). Devant moi, je levais les yeux pour m’apercevoir qu’une cheminée de plusieurs dizaines de mètres de haut était en train de cracher de gigantesques flammes bleues ! Ça en était beau, tellement c’était effrayant. Et moi qui courais de plus en plus franchement sur la piste, à la poursuite de mon bateau fantôme…

Derrière moi, je perçu le bruit d’un moteur remontant lui-aussi la piste. Je m’écartais pour laisser passer la petite voiture quand la vitre passager s’ouvrit pour me hêler : « Come, come my friend ! » C’était le middle-class man ! Il était accompagné d’un chauffeur. Je sautais sur la banquette arrière sans hésiter. Lui aussi souhaitait-il prendre le ferry ? Malgré la barrière de la langue, je compris que c’était bel et bien le cas. Il venait d’offrir dix fois le prix de notre trajet en car pour convaincre ce conducteur de nous amener à bon port. Plus tard, il m’expliquera m’avoir même recherché dès la descente de l’autobus, mais j’avais disparu trop rapidement dans la pénombre.

Peu avant sept heures du matin, je vis enfin apparaître la silhouette du ferry, contrastant avec les premières lueurs qui se levaient sur la mer. On y était. 

Après une photo avec l’équipage pas du tout pressé ni étonné d’embarquer deux derniers passagers improvisés, je montais à bord avec mon sauveur, pour nous offrir un chaï sur le ponton. Merci Arun. 

En regardant la côte s’éloigner, j’étais ravi de laisser cet enfer minier derrière moi, en contemplation devant les couleurs apaisantes du matin. J’avais certes accompli l’objectif pour lequel je m’étais tant entêté. Mais en fin de compte, je ne savais toujours pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *