Partie 1 – Introduction
26/02
J’avais oublié. Je pensais me souvenir, mais c’était faux. L’image n’était pas correcte. Je m’en suis rendu compte au moment même de franchir les portes de l’aéroport, à Bombay. Cela m’a frappé de la même façon qu’il y a quatre ans, sur le même parvis du même aéroport – au moins, je me souvenais de la force de l’impact, à défaut de sa teneur.
J’avais oublié et ce, malgré tous les éléments en mémoire : la végétation tropicale au milieu des immeubles fatigués, l’activité incessante des tuk-tuks sur la route, les humains, les vaches, les chiens. Le tableau semblait harmonieux, la composition fidèle, mais il manquait je ne sais quoi d’essentiel.
La mémoire mobilise d’abord la vue, et je sais que les souvenirs peuvent rapidement s’étioler derrière des images figées. Je sollicitais alors d’autres portes sensorielles pour cultiver la présence intacte de l’émotion. J’invoquais le pouvoir des sons : klaxons, sifflets, voix fortes. La puissance des odeurs mêlées de la ville, ou bien encore l’épreuve de l’air moite et chaud qui colle à la peau. Mais tous, ils n’étaient déjà plus que des mots répétés au fil des années, des mots inanimés, des mots qui ne sont rien face à l’éveil des sens.
Ce qu’il manquait, c’était la vie, c’était l’instant. Mes souvenirs sont justes : tout cela existe bel et bien, je l’ai retrouvé en atterrissant. Cependant l’émotion m’attendait ailleurs, inévitablement, au-delà. Ou plutôt en-delà : au cœur du fatras, engloutissant l’ensemble des fragments évoqués pour les sublimer dans une expérience plus grande que la somme de ses parties. J’avais oublié, je ne pouvais qu’oublier, car le souvenir n’est déjà plus qu’une chose morte.
Si la mémoire a ses limites, l’écriture elle-aussi est cantonnée à l’incomplétude. Il m’est impossible de mettre en mot les sensations vécues ce matin sans les réduire à des imitations, destinées à être oubliées à leur tour. Alors je me contenterai de témoigner quand et comment la vie m’a rattrapé cette fois-ci : dans les rayons du soleil levant, venus brosser la bretelle d’autoroute de leur teinte orangée; dans la texture unique des effluves charriées par le vent (je ne sais toujours pas si j’aime ou non cette senteur piquante); dans le mouvement des corps montant et descendant du bus, sans jamais se heurter.
J’avais tout oublié, mais qui pourrait faire mieux ? C’est le sort de quiconque construit des images dans sa mémoire, ou pose des mots sur le papier. Par-delà nos tentatives, nous sommes condamnés à nous laisser surprendre. Car la vie, telle la foudre, ne frappe jamais deux fois au même endroit de l’esprit.
Ou bien alors, on se borne à filtrer le réel à partir d’images déjà forgées. Comme ces gens si sûrs d’eux, persuadés de ce qu’ils veulent dans la vie. Ca doit être rassurant d’être porté par des certitudes, guidé par des objectifs, mais alors il n’arrive jamais rien de neuf. C’est bien triste. Surtout quand on sait que ces types c’est parfois toi ou moi.
J’avais oublié. Mais cet oubli, loin d’être une condamnation, est une bénédiction. Si je n’oubliais pas, jamais je ne retenterai cette voie d’escalade qui me résiste. Jamais je ne retomberai amoureux de celle que j’aime déjà.
L’idée m’évoque cette impression étrange qui m’a saisie dans plusieurs rêves et lors d’expériences psychédéliques : cela se passe au-delà de la vie et de la mort, j’arrive dans un endroit familier et je m’étonne de l’avoir encore une fois oublié. Des présences me rassurent comme on rassure un enfant : c’est arrivé et ça arrivera encore. Je leur explique les joies et les peines que j’ai vécu, là-bas sur Terre, dans l’oubli de ce lieu. On m’explique que je suis attendu :
– Qui est là ?
– Tout le monde.


