Le dessus des cartes

L’attente est interminable. Pourquoi examine-t-il son jeu si fixement ? Il ne lui reste que trois cartes à abattre ! Excusez mon impatience, mais ma victoire est proche. Au fil des tours j’ai développé ma stratégie, prudemment. Encore un mouvement et j’en récolterai les fruits. Juste avant la fin de la partie. Sauf si… Que dissimule sa mollesse ? Ne cherche-t-il qu’à repousser son inéluctable défaite ? Ou bien cette léthargie maquille-t-elle une ambition d’outsider ? Hélas pour lui, son regard apathique trahit tout juste la sagacité du bulot… Allons, ce n’est pas si compliqué de jouer ses cartes ! Mais non… Installez-vous confortablement, car on n’a pas fini. 

Laissez-moi rectifier : jouer ses cartes, en fait, ce n’est pas si d’évident. A bien y regarder, ça demande même un véritable savoir-faire… Permettez cet aparté. Pratiquer les jeux de société, voyez-vous, cela commence par assimiler des règles explicites. Mais cela exige aussi de se familiariser avec un large éventail de conventions plus ou moins populaires. Au-delà des instructions spécifiques à chaque activité ludique, vous remarquerez qu’il existe comme un langage partagé au pays des jeux. Des codes qui traversent la majorité des parties de cartes, traditionnelles ou modernes. De la sorte que le joueur faisant preuve d’un tant-soit-peu d’expérience emprunte cette syntaxe sans même s’en rendre compte. Pour un béotien comme mon adversaire en revanche, en déchiffrer les codes se rapproche d’un vrai travail lexicographique. 

En première analyse, vous ne pourriez voir dans une carte à jouer qu’un bout de carton avec des motifs imprimés dessus. Pourtant sachez que l’esprit du joueur aguerri, avant même de découvrir sa pioche, est déjà disposé à reconnaitre les pictogrammes au recto. A la faveur de ses années d’errance au détour des plateaux, s’est forgé en lui tout un répertoire de pratiques et de connaissances adaptées à la situation. Il n’en a pas conscience, mais quand il retourne ses cartes, tout son passé ludique resurgit pour filtrer, trier et identifier en un clin d’œil les informations décisives. Chaque joueur renferme en lui une sorte de robot tueur de la crapette. Disons-le carrément, un T-1000 bornes.  

Le plus souvent, il suffit d’un symbole coloré, tantôt accompagné d’une lettre ou d’un chiffre. Alors d’un regard, le tour est joué. Littéralement. Le valet de trèfle ? Il remporte le pli – et on passe à la main suivante. Une carte rouge avec un sens interdit ? Hop, c’est le voisin qui passe son tour ! De tels repères graphiques permettent à l’initié de saisir immédiatement l’effet de sa carte. Pour les autres, un texte d’accompagnement précise parfois une action en toutes lettres : « Gagnez deux pièces d’or », « Faites défausser une carte à votre adversaire » ou bien encore « Allez en prison, ne passez pas par la case départ ».  

Voilà à quoi ressemble les cartes dans la plupart des jeux de société : des symboles, des couleurs et du texte. Encore faut-il le savoir. Et puis si les éditeurs ne sont pas rustres, une illustration chatoyante parachève l’ouvrage, conférant à l’ensemble une touche esthétique des plus appréciables. Les protagonistes n’ont plus alors qu’à se laisser porter délicatement, au gré des rebondissements extatiques de leur truculente partie. Du moins lorsque leur adversaire daigne renvoyer la balle ! Et l’autre qui ne s’active toujours pas… 

Chemin faisant, nous voici au point où je dois maintenant vous livrer un secret. Il existe sur certaines cartes un dernier élément. Il échappe volontiers au regard du néophyte, mais il est remarquable à de nombreux égards. Je veux bien sûr parler du fameux texte d’ambiance. Généralement, il se situe tout en bas de la carte, en italique. A cet endroit, les auteurs se fendent d’une petite phrase, afin de resituer l’action dans l’univers thématique de leur jeu. En quelques mots, il s’agit d’étoffer le contexte imaginaire dans lequel se déroule la partie. La citation fournit un commentaire endogène, rendant compte de l’action telle qu’elle aurait lieu « en situation ». Ce modeste ajout pourrait vous sembler cosmétique, voire anecdotique – il est indispensable. 

Par-delà leur ossature brute, les jeux se drapent en effet d’un environnement fictif qui contribue indéniablement à leur saveur. Cela leur confère une atmosphère particulière. Parfois même, un genre : jeu historique, fantastique, post-apocalyptique… La trame proposée est primordiale dans les jeux « à l’américaine » – ceux qui se focalisent précisément sur l’immersion. Le jeu de figurines Warhammer développe ainsi son propre monde, avec sa géographie, ses peuples et ses suzerains. Les épopées guerrières de leurs dynasties se déclinent sur différents supports complémentaires au jeu lui-même, comme des romans ou encore… un jeu de cartes. Mais même dans les jeux « à l’européenne » – centrés sur les mécaniques ludiques – l’habillage thématique demeure essentiel.  

Certes, on adore jouer aux Colons de Catan d’abord pour les stratégies commerciales et les dynamiques de développement proposées par le jeu, intrinsèquement. Mais le divertissement serait drastiquement limité si le squelette des règles apparaissait nu, n’offrant en spectacle que les mornes bilans comptables de gains génériques. Au contraire, le jeu s’étoffe quand ses structures se mettent au service d’une narration efficace. Sur l’île de Catan, chaque joueur incarne un groupe de pionniers, cherchant à se déployer avec efficacité sur un territoire aux ressources naturelles limitées. Le jeu a besoin de l’intrigue, même lorsqu’elle n’est que secondaire. Celle-ci ou une autre, peu importe. Tant qu’elle est là. 

Partout et tout le temps, les humains se racontent des histoires. La tendance constitue un trait caractéristique de l’espèce, les jeux de société ne font pas exception. Dans une partie de Magic, lorsque s’abat la carte du « Géant au sillage funeste », le texte d’ambiance précise qu’ « une peur paralysante le précède». En vérité, chacun sait ce qu’il advient : un malus de 1 en force et en endurance pour les créatures de l’adversaire, jusqu’à la fin du tour. Pourtant, une partie de cartes ne saurait se résumer à une résolution algébrique. On étouffe ! Donnez-nous de l’atmosphère ! Alors, plutôt que mathématiciens, nous voilà faits magiciens… La mécanique a beau être parfaitement rôdée, notre amusement requière toujours l’essor d’un décor folklorique. Ainsi, le texte d’ambiance en bas des cartes se révèle être le sel indispensable pour… se prendre au jeu ! 

Ne nous parlez plus d’arithmétique : ce sont les bons contes qui font les bons amis. Se réunir autour d’histoires partagées peut mener loin. Cela semble incroyable, mais certains éditeurs s’autorisent à vendre plusieurs fois le même jeu, dès lors qu’ils l’enveloppent dans un univers différent. Ainsi les catalogues rivalisent d’adaptations, lorgnant tantôt vers la fantasy ou bien la science-fiction. Vous avez aimé Clank ! (originellement situé dans un monde médiéval fantastique) ? Vous adorerez Clank in space ! De la même façon, Zombicide offre à qui veut la possibilité de rosser du mort-vivant, depuis les caves de la crypte royale jusqu’aux confins de la galaxie. Quant au jeu de cartes Star Realms, il lui arrive d’abandonner les étoiles, au bénéfice d’un ripolinage astucieux l’entrainant jusque sur les terres des gobelins. Là, il y sévit sous le pseudonyme à peine dissimulé d’Hero Realms… 

Vous seriez tenté de pointer du doigt une stratégie commerciale inélégante. Et vous auriez raison. Il existe tellement d’éditions du Monopoly que l’on pourrait faire un Monopoly des éditions du Monopoly ! Peut-être même existe-t-il déjà ? Je vous laisse vérifier. En s’appuyant sur notre inclination pour la fiction, les éditeurs multiplient les gammes et les profits. Exactement comme dans certains jeux, lorsque l’on abuse d’une carte permettant de copier une autre carte précédemment jouée, à moindre coût. Au bout du conte, revoici le compte (en banque). Le procédé s’échappe des boites de jeu pour gagner les rayons des boutiques spécialisées. Si le texte d’ambiance dissimule ingénieusement le moteur ludique sous une jolie petite histoire, l’industrie, elle, se réfugie derrière les franchises préférées des joueurs pour justifier ses juteuses opérations ! 

Ainsi la frontière est parfois mince entre les tactiques des jeux de société et celles des sociétés de jeux… Aussi mince que les chances de mon adversaire de l’emporter ! Et puisqu’il ne semble toujours pas disposé à reconnaitre sa défaite, poussons un peu plus loin. Accrochez-vous, car le procédé mercantile est loin de s’arrêter au secteur ludique. A vrai dire, partout, les structures se dissimulent au bénéfice d’un récit plus présentable.  

Dans Terraforming Mars, la carte permettant d’augmenter sa production de minerai au détriment d’un autre joueur est pudiquement nommée « consortium minier ». Cette fois, la mise en scène nous vend un courageux groupement d’entreprises, en vue d’une coopération plus efficace. Bien sûr, il n’en est rien. Comme à chaque fois, on plombe la croissance de l’autre pour creuser l’écart avec lui. Sur notre bonne vieille Terre, la réplique est cinglante : les firmes multinationales utilisent le même langage délicat lorsqu’elles opèrent à une OPA hostile envers une entreprise concurrente. Au moment de dévorer sa proie, le prédateur se drape toujours des habits de la vertu. Les services de relations publiques servent à ça : rédiger les textes d’ambiance complaisants qui recouvrent les rouages brutaux de l’économie mondiale. 

Il faut bien le reconnaitre, nous vivons immergés dans l’océan des textes d’ambiance. Bercés par cette houle rassurante, leurs récits s’interposent entre nous et la réalité – jusqu’à la travestir. Car si dans les jeux de cartes, les joueurs ne sont pas dupes des mécaniques à l’œuvre, dans notre monde à nous, souvent nous voyons flous ! Evidemment, il serait vain de blâmer les groupes industriels qui tentent de maquiller leurs viles manigances derrières d’aimables communiqués. C’est de bonne guerre et leurs promesses n’engagent que ceux qui y croient. Mais au-delà de ces énoncés d’apparat, il existe une myriade de textes d’ambiance plus diffus, plus consensuels. Ils n’en sont pas moins mensongers. Ils sont même beaucoup plus nuisibles, dès lors que chacun les répète, jusqu’à s’en persuader. 

Comme chaque jeu de société – comme chaque société – nous avons nos mythes et nos intrigues. Nous colportons nos vérités toutes faites, si évidentes qu’elles en deviennent transparentes. C’est le propre d’un discours hégémonique : il impose sa lecture du monde. De préférence en bas des cartes. En italique. La société médiévale y inscrivait sans ciller le règne éternel de ses têtes couronnées – de droits divins s’il vous plait ! Vieilles croyances dont, avec la distance, nous nous moquons facilement. Mais le délire du voisin semble toujours plus absurde que le sien. Ici et maintenant, rapprochons simplement les concepts de méritocratie et d’héritage, et soudain le château de cartes (encore elles) s’écroule. 

En effet, dans toutes les bouches ça débite sur le travail et le mérite, mais où est la légitimité à s’enrichir grassement sur le patrimoine de ses parents ? Entendez-bien, je ne parle pas du modeste pécule que bonne maman a mis de côté pour vous. Ni même de la maison familiale qu’il faudra partager avec les cousins. Regardez plutôt les cartes sur la table : il y a des fortunes ombrageuses qui, sans faire de bruit, passent de mains en mains. Des descendants s’improvisent possédants. Pour vous, il reste la place de… possédé ! Parce que l’on accepte tranquillement que l’on puisse succéder, comme le dauphin succède au monarque. Il faut tenir une sacrée couche de texte d’ambiance pour feindre de ne pas voir pareille contradiction ! Mais notre système survit au prix de cette légende : les riches le deviennent en travaillant, les pauvres le sont par manque d’allant. 

On cultive l’idée qu’il est légitime que chacun puisse transmettre à ses enfants, même lorsque le montant se chiffre en millions. La plupart d’entre nous n’en touchera pas ou peu, d’héritage. Pourtant nous acceptons sans plafond cette convention nuisible au bon déroulé de la partie. Devant nos yeux, le voile pudique du texte d’ambiance. En arrière-plan, les écarts de richesse qui enflent et qui gonflent sur le tapis vert… Tant pis si certains n’ont d’autre choix que de se risquer à bosser pendant leurs études, tandis que d’autres bénéficient des rentes familiales pour financer leur école. Méritocratie qu’il est écrit. Alors qu’en définitive, il y a ceux qui payent le loyer et ceux qui le touchent. Ça, c’est l’effet structurel. Débit et crédit sur chaque compte en banque. Le reste, c’est du texte d’ambiance.  

Nous voilà pris dans une bien étrange partie de Monopoly. Les dés à peine lancés, il faut s’acquitter d’une taxe de péage à chaque case, au motif que d’autres ont déjà procédé aux acquisitions. Pas de révolte : le texte d’ambiance précise que ce sont les pères de leur grand-père qui, lors d’une lointaine partie, ont acheté ces propriétés. Le butin se transmet de générations en générations. 3,5% de la population possède la moitié du parc locatif français ! Des multipropriétaires qui, sans effort, exigent de vous plusieurs centaines d’euros, tous les mois ! 

Le racket saute aux yeux de qui regarde la partie de l’extérieur : les joueurs ne faisant qu’avancer leurs pions sont méthodiquement extorqués par ceux qui possèdent le plateau de jeu ! Quand on y pense, ces fortunes primitives ont, de plus, été amassées à des époques où la prose du bas des cartes tolérait ce qui même aujourd’hui semble intolérable. Que l’on exploite le travail des esclaves noirs par exemple. D’indécents trésors amoncelés aux siècles derniers, dans les ports de Nantes ou de Bordeaux, continuent de nous hanter. Pensez-y : les familles les plus riches de Florence à l’époque des Médicis, garnissent encore aujourd’hui les rangs de son élite économique – des centaines d’années plus tard !  

Aucun argument moral ne peut soutenir une telle succession déloyale. Alors partout, on habille les structures de scénarios exaltant la saga de l’individu libre et autonome, entrepreneur de lui-même… Un univers fabuleux dans lequel, in fine, chacun hérite de la position qu’il mérite. Pourtant même ce récit sur la liberté a ses limites. Regardez comme il vire autoritaire à l’occasion, quand il ordonne de se plier aux « prix du marché » par exemple. Ah, les lois du marché ! C’est au nom de cette évangile intangible inscrite au fronton de notre cosmogonie que les multipropriétaires exigent que l’on s’acquitte d’une aumône toujours plus exorbitante. Comprenez-les, ce n’est même pas de leur faute s’ils s’enrichissent à vos dépens : c’est le texte d’ambiance fait loi universelle qui le dicte. 

Au même titre que nous avons sans relâche besoin de fables pour envelopper nos plaisirs ludiques, le système en place se pare à chaque fois des atours d’une fiction agréable, sinon inévitable. Les défenseurs du statu quo ne veulent pas que l’on perçoive les rapports de domination au cœur de la machine. Car ils n’ont pas intérêt à ce que soit exposé au grand jour le sale rôle qu’ils tiennent dans ce petit jeu d’accaparement. Entrainés dans cette partie morbide, nous n’avons que peu de cartes à abattre. Et ils tiennent à ce que celles-ci demeurent vierges, épurées au possible. Rien. Rien d’autre que ce foutu texte d’ambiance, rédigé pour que l’on épouse leur vision du monde…  

A l’origine, ces sympathiques citations cherchaient pourtant à nous éclairer sur ce qu’il se passerait « en réalité », au-delà des mécanismes du jeu. A la faveur d’une féroce inversion, ces histoires ne constituent plus dans ce monde qu’un leurre dont nous devons constamment nous méfier. Sinon quoi, le « bon sens » aura vite fait de nous les faire adopter. Petites conventions humaines sédimentées sur le tamis des prédations passées, finement érigées en dogmes indélébiles… Bienvenue dans l’univers qui croyait dur comme fer aux formules incantatoires des petits textes d’ambiance ! 

D’ici que l’on renverse le jeu et la table avec…  

Il y en a une autre de partie dans laquelle je suis entrainé, depuis bien trop longtemps. Je reviens à moi. Combien de minutes écoulées depuis que je me suis dispersé ? Impossible à déterminer. Mais déjà les lueurs de la ville semblent faiblir au dehors. Le tumulte des klaxons qui remonte par la fenêtre témoigne de la fin du labeur pour les travailleurs. La journée et ma partie s’achèvent. Voici chacun rappelé vers son doux foyer – s’il a bien pensé à payer le loyer et la facture d’électricité… 

Veuillez m’excuser, à nouveau. Je me suis emporté dans un moment d’égarement. Le stress me confine parfois à la paranoïa. Allons ! La lenteur de mon adversaire m’aura au moins permis de vous exposer le fond de ma pensée, quitte à sombrer dans l’excès. Et puis il ne faut pas en vouloir à ce joueur débutant… Après tout, après pareil discours, je ne vais pas lui reprocher de chercher à décrypter ses cartes ! 

D’ailleurs, le voilà qui s’apprête enfin à jouer son tour. C’est ici que le piège se referme… Il le prendra je l’espère comme une leçon dans l’art de manier les cartes.  

Mais comment ? Ces trois cartes-là ? Et dans cet ordre ? Incroyable, on dirait bien que, tout compte fait, je viens de perdre la partie. 

Non ? 

Si. 

J’en reste groggy… C’est un complot ou quoi ? Je me lève, furieux, en récupérant ma veste :  

– « Salaud de capitaliste ! » 

Quelques références pour témoigner des faits évoqués (trouvées dans des magazines de droite en gage de bonne foi) :

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