Cube entêtant

Chacun ses obsessions. Il y en a des sportifs, hantés par le trophée qu’ils n’ont jamais gagné. Et combien sont les poètes dont le cœur exsangue n’en finit plus de pleurer leur amour perdu. Être toqué, c’est à la portée de tout le monde. Dans les mouroirs à la sortie de chaque ville, on trouve invariablement des petits vieux tourmentés par de fols espoirs depuis longtemps fanés. Là, ils ressassent et mâchouillent leur marotte jusqu’à ce que mort s’en suive. Puis, de nouvelles générations de grabataires s’empressent de les remplacer en ces lieux. Ainsi se perpétue sans cesse la ola éternelle des idées fixes. Ce sera bientôt ton tour. Douloureuse condition humaine : les névroses personnelles creusent jusqu’au fond de nos cervelles. Elles s’y trouvent un coin tout à elles et n’en bougent plus.  

Ma fixette à moi n’a pas attendu l’âge mûr. Voilà presque dix ans déjà qu’elle s’est matérialisée sous la forme invraisemblable d’un savon de Marseille géant. Oui, le même savon verdâtre que tu retrouves collé au lavabo chez ta grand-mère. Mais d’une taille cette fois extraordinairement démesurée. Un cube gras, de 3 mètres par 3, composé à 72% d’huile d’olive et d’une quantité indéterminée de glycérine. Si gigantesque que même les mauvaises herbes ne poussent pas dans son ombre. 

Depuis ce jour où j’ai croisé son chemin, ce monstre antiseptique me poursuit jusque dans le moindre recoin de mes songes. Pas une nuit, pas un jour sans que les arêtes acérées de ce carré rédempteur ne viennent obscurcir mes pensées les plus chastes. Il suffit d’un moment d’égarement… et soudain je peux sentir l’odeur âcre de la soude derrière ma nuque, comme si j’y étais. Sa graisse poisseuse suinte presque sur mon épaule. C’est bien lui, le savon de Marseille géant ! 

Mais a-t-il seulement existé ? Chaque fois que je me remémore ce jour maudit, une nouvelle version du souvenir s’imprime par-dessus l’ancienne. A chaque réitération, l’image se transforme, sa netteté s’étiole. L’original s’éloigne – réminiscence toujours plus rabougrie au fond des limbes de ma mémoire. Au point que je n’en suis plus certain. Ce jour-là, n’ai-je pas tout simplement halluciné ? « Est-ce que ça a vraiment existé ? » comme l’implore Johnny sur la 7ème. Car ce matin-là, il faut reconnaitre que je n’étais pas des plus frais…  

A vrai dire, je n’avais pas dormi de la nuit. Nous sortions à peine de la teuf, elle et moi. Le quartier des docks à Marseille offrait déjà le visage défiguré qu’il arbore aujourd’hui. Grues immobiles et bulldozer à l’arrêt : quiétude de l’aube, dans ce perpétuel chantier sous perfusion européenne. Les lignes grises des bureaux d’affaires, pointant vers le ciel encore pâle, me confirmaient que non, vraiment, cette époque n’avait rien de beau à offrir. Devant cette absence de projet esthétique, je chassais mes pensées malheureuses pour me réfugier dans ses rires et dans son cou. Nous montions dans le tramway, nous réjouissant de l’accord tacite nous invitant à poursuivre vers mon appartement. Pourtant, quand les portes se refermèrent, mon destin était scellé. Déjà, les mouvements du wagon sur mon estomac me rappelaient la quantité d’alcool ingérée par-dessus un trop lointain sandwich. Je m’efforçais alors de faire bonne figure, portant mon regard au loin. Quand au détour d’un virage, je le vis.  

A travers la vitre, trônant fièrement sur le trottoir, 27 mètres cubes de pur savon de Marseille, denses et majestueux. Illuminé par les premiers rayons du soleil, le colosse d’huile végétale empruntait à ses aïeux l’immobilité triomphante qui fait la souveraineté des arbres. Le savon géant, seigneur de la forêt de béton, m’était révélé. Je restais bouche bée, à mon tour pétrifié devant la stature du mastodonte. Mon monolithe de Kubrick. Cette double léthargie ankylosait jusqu’à l’espace entre nous. Mon regard hypnotisé par sa surface luisante, c’était le monde qui défilait autour. Comme dans une danse, la bête m’exposait peu à peu ses différentes facettes. Une part de moi comprit que ce mouvement était en fait celui du traveling monotone du tramway, nous emportant dans sa course paresseuse. Pendant un laps de temps indéterminé, le wagon constitua ainsi la steadicam de mon existence. Mais une existence dont je n’étais déjà plus que le fantôme resté sur place, flottant indifférent au-dessus des choses.  

Qu’est-ce qu’un savon de Marseille géant faisait sur le trottoir ? Qui l’avait mis là pour que j’y abîme mon âme ? D’obscures substances, cette nuit ingérées, avaient-elles eu raison de ma raison ? Je n’eu pas le temps de méditer plus avant ces énigmes, car l’étrangeté de la scène se vit brusquement redoublée. En quelques secondes, une horde d’individus s’élançait vers le suzerain microbicide. Une foule bigarrée composée d’hommes moustachus et de femmes corpulentes se pressait autour du cube. Au milieu de cette cohue, leurs gestes amples et précis témoignaient cependant d’une certaine rectitude, propre aux gens certains de ce qu’ils font. Dans leurs mains affairées, je distinguais marteaux et burins. Voilà que la troupe attaquait, à la base et à même la chair, la surface livide du savon géant.  

Consciencieusement, les pèlerins matinaux répétaient leurs mouvements, tel un rituel, au piédestal du vénérable menhir régnant sur le parvis. Ils pouvaient extraire avec une rapidité déconcertante, ici un petit fragment net, là un bloc grossièrement défraîchi. Impuissant, j’assistais à la cérémonie, partagé entre l’horreur et la confusion. Je voulais faire quelque chose, tandis que le wagon m’emportait déjà au loin. Je cherchais au fond de moi la force de crier… Quand je relevais les yeux vers le savon géant, c’est en fait son regard qui me transperça. Et alors je sus.  

Pénétré par sa sagesse, je fus saisi d’un calme confinant à l’effroi. Oui, on était en train de le débiter. L’intérieur de ses entrailles apparaissaient à vif, mâtinées d’une couleur sensiblement blafarde. Mais son cœur sans limite pouvait supporter la douleur de l’énucléation. Il était le dieu païen d’une religion cannibale qui donnait à manger à ses enfants. Un prophète féroce qui se meurt pour que les autres vivent. « Laisse donc ces gens se repaitre de moi », semblait-il me dire. « Ne les condamne pas trop vite. Ce pourrait être toi. Blâme plutôt le monde qui tolère que des hommes aient ainsi à se salir les mains, pour pouvoir simplement se les laver… ». 

Ces mots résonnèrent encore longtemps au fond de mon être, avant que je ne revienne à moi. L’image thaumaturgique s’estompait peu à peu. A la vision des bâtiments haussmanniens, je devinais que nous étions déjà quelques stations plus loin, imperturbablement portés sur l’alignement des rails. Tout de suite, j’entrepris d’évoquer avec elle la scène à laquelle je venais d’assister. Mais elle n’avait rien vu, regardant de l’autre côté. Je fus pris par le besoin de lui communiquer mon émoi. Pourtant déjà ce paysage effacé me semblait ineffable. Il ne restait en moi que l’empreinte de l’empreinte irréelle de ce qui avait été vécu. A mesure que la grâce me quittait, j’en parvenais même à douter. Face à son indifférence je n’éprouvais plus que de l’incompréhension. Mes tripes se nouèrent, puis se retournèrent. Dans une violente éructation je dégurgitais en direction des sièges opposés. Une bouillie de ce qui fut des frites, mêlée aux relents d’un rhum fruité, vint joncher l’habitacle. Sous le regard médusé des passagers qui s’écartaient, je constatais quelques éclats qui avaient maculé, ci et là, le bord de sa jupe. Je rentrais seul.   

Epilogue 

Voilà comment les choses se sont déroulées, telles que je m’en souviens. Depuis ce jour, la vision fantasmagorique du Cube dans la fraicheur du petit matin revint inlassablement ronger mon esprit chagrin. Pourtant, à la faveur d’une longue psychanalyse solitaire, j’en étais presque parvenu à relativiser ce souvenir honteux. Par période, je pus même me convaincre du caractère chimérique de cet épisode. Mais le destin se rit des petites combines que l’on fait avec soi-même. Et l’anéantissement de toutes mes digues mentales fut ainsi prononcé sept ans plus tard.  

En ce début d’été, me voici de retour à Marseille pour répondre à une délicieuse invitation. Nous divaguons ensemble jusque dans les quartiers nord de la ville. Là, sur le site d’une ancienne savonnerie, elle connait une compagnie d’artistes de rue qui a réinvesti les lieux. La chaleur ambiante participe à mon manque de vigilance. Quand je franchis le seuil de l’enceinte, candide, je suis encore tout ému de la brise qui nous rafraichit et qui soulève ses cheveux… Et puis, partout autour, quel régal pour les yeux ! La déambulation dans la friche tourne à l’exploration d’un véritable cabinet de curiosités. C’est que les hangars fourmillent de mille instruments insolites entassés là, témoins des représentations passées et des spectacles à venir. Et alors que j’évolue imprudent au cœur de ce bric-à-brac, au détour d’une palissade, il est là.  

Comme s’il m’attendait, il est là. Il lui manque tout son fronton sommital, coupé net. Une faille imposante, profonde, le traverse aussi à mi-hauteur sur chaque face, comme une grande balafre. Quant à sa base, elle est creusée de manière chaotique, dans une multitude d’excavations faisant penser à une société troglodyte.  

La stupeur m’immobilise d’abord. Mon corps se raidit, en réaction à ce qui se présente comme une reviviscence post traumatique déjà trop de fois vécue. Cependant les palpitations de mon cœur ralentissent peu à peu. Ma sueur s’estompe. Je réalise que je suis bel et bien ici et qu’il est véritablement là. Il n’y a pas d’artifices. Il est là, nu, et il n’y a rien à craindre. Ainsi décharné et remisé sous un préau entre deux épaves, je dirais même qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même. Un roi sec et maigrelet. Pourtant le savon géant existe bel et bien. Je ne suis pas fou ! Cette vérité qui éclate au grand jour participe à diffuser en mon être une paix indicible.  

J’ose m’avancer et dans un geste respectueux, je l’effleure même du bout des doigts. Le temps s’arrête. Peut-être pourrais-je dormir tranquillement à présent ? Le roi est mort, vive le roi !

Je rattrape ses pas avant qu’elle ne disparaisse à l’angle du bâtiment. 

En fouillant les internets, j’ai retrouvé une photo du géant à ses débuts…
… Et le revoici lors de notre deuxième rencontre. Photo prise par mes soins.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *